CAFÉ AU LAIT.

Hier matin, un collègue et moi sommes partis acheter un breuvage comme on dit dans notre belle province. Il en avait besoin vu qu’il était à moitié endormi, le pauvre bougre! Il m’avoua qu’il avait mal dormi la veille sans aucune raison apparente. Il se fait vieux probablement, comme tout le monde.

Une fois devant la caissière, il lâche un petit « un café au lait, s’il vous plait ».

En entendant sa commande, un large sourire apparut sur mon visage de trentenaire. Les trois mots « café au lait » réveillèrent en moi des souvenirs lointains de mon enfance. Marcel Proust avait trempé une madeleine dans une tasse de thé et cette action anodine dégagea une odeur qui lui rappela des souvenirs de son enfance. Je ne suis pas Proust, cependant, ces 3 mots me replongèrent dans mon enfance au Burundi et quelques souvenirs, certains douloureux, refirent surface.

Je me rappelle ces 3 mots utilisés, péjorativement bien sûr, pour désigner les métis dans le Burundi contemporain. Je me permets d’employer le terme métis car mulâtre, n’est pas un terme péjoratif mais est considéré comme vieilli. Il renvoie les gens au temps de l’esclavage et de la colonisation (mulâtre viendrait du portugais « mulato » voulant dire mulet, qui lui-même est un animal hybride, stérile qui plus est, venant d’un croisement entre un âne et une jument).

Être métis au Burundi était, est, et sera encore et toujours, une aventure en soi. Clarifions quelque chose d’essentiel : je ne me suis jamais senti en danger au Burundi simplement parce que je suis métis et je n’ai jamais été mis à l’écart de quelque activité que ce soit. Je n’ai pas à me plaindre ni à jouer à la victime car je n’en suis pas une. Par contre, j’ai quelques histoires drôles et certainement moins drôles à raconter. Ces dernières risquent de ne point plaire à certains mais ce qui s’est passé est juste révélateur de la nature humaine avant tout et ensuite de ce microcosme qu’est la société burundaise.

Et une autre chose cruciale, essentielle même: tous les métis ne se connaissent pas, d’accord??????! Tous les burundais ne se connaissent pas, que je sache, par tous les dieux de l’Olympe!

Une chose est sûre; il existe plusieurs sortes de métis. Oh que oui! Ils/Elles diffèrent du fait de leur origine (un des parents est européen, asiatique, moyen oriental, nord-américain, sud-américain, etc.), époques (avant ou après l’indépendance), classes sociales (riche ou pauvre), école fréquentée (belge/française ou autre école privée ou école publique) et j’en passe.

Enfin, et cela est primordial, il existe des métis qui parlent kirundi, des métis qui le comprennent sans nécessairement le parler et ceux qui ne le parlent pas ni le comprennent. Si nous faisons des combinaisons mathématiques, il existe plusieurs sortes de métis en effet.

Comment est-ce que la société voit les métis dont un parent est d’origine européenne? Cet enfant est considéré comme blanc dans la majorité des cas, pour ne pas dire toujours, à cause de son teint clair. Il faut aussi avouer qu’un teint clair au Burundi, ça saute aux yeux. Rien de plus facile pour être repéré dans une foule. J’en sais quelque chose!

Ainsi, un métis, dont un parent est européen, est blanc…Qui dit blanc, dit privilégié (probablement riche), dit fragile car on rougit facilement si on se blesse ou si on se fait pincer la peau (ben les vaisseaux sanguins sont visibles si on est clair!), dit quelqu’un qui parle français et non kirundi, dit quelqu’un qui est hautain (regarde les burundais de haut apparemment) car cette personne va à l’école belge/française et ne parle surtout pas kirundi, etc. Au final, ce ne sont que des préjugés dont certains sont basés sur une part de vérité sans être totalement vrais!

J’ai eu plusieurs conversations au fil des ans avec des Burundais dont les deux parents étaient Burundais pour mieux comprendre comment ils voyaient les métis et ce que je vous cite dans ce texte, vient de ces nombreuses conversations, les unes plus intéressantes que les autres. Encore une fois, je ne possède aucune enquête d’opinion ou des chiffres concrets et donc mon texte est basé entièrement sur quelques témoignages et mes propres expériences.

Mon père, dans toute sa sagesse, a inscrit mon frère et moi à l’école publique Stella Matutina alors qu’on ne parlait que grec et pas un seul mot de kirundi. Les premiers jours furent un désastre et l’adaptation fut pénible. Imaginez ne pas pouvoir jouer avec les autres enfants quand on a 6 ans et ne rien comprendre à ce qui se disait en classe. Cependant, sa tactique (papa tu es génial!) fut un coup de poker extraordinaire. En moins de 2 mois, je parlais kirundi. Mon père savait sans doute qu’une fois qu’on parle la langue, on se fait accepter par la société plus facilement car les gens ne peuvent nous berner ou nous insulter sans qu’on comprenne ce qui se passe.

De surcroît, je suis burundais par mon père, donc automatiquement burundais dès ma naissance aux yeux de la loi sur la nationalité de l’époque. Les enfants de père étranger et de mère burundaise ne peuvent obtenir la nationalité burundaise que depuis l’année 2000. Imaginez combien il est facile de se sentir exclu de son propre pays, de sa propre société à cause d’un régime patriarcal qui peine à se moderniser ou qui tout simplement devrait disparaitre dans sa grande majorité. Imaginez ne pas pouvoir obtenir une pièce d’identité burundaise quand on est burundais par sa mère, la personne qui nous porte pendant 9 mois dans son ventre! Cela exclue les gens d’une manière sûre, subtile et c’est désolant, d’où probablement la raison qui pousse certaines personnes métisses à ne pas se sentir totalement burundaises. Cela est déjà arrivé car des amis métis m’en ont parlé. Je ne vais même pas parler des métis nés dans les années 60,70, je ne peux prétendre connaitre leurs histoires.

Avant les indépendances, selon un documentaire que j’ai vu sur Tv5, ce fut pire. Les enfants métis étaient arrachés de leur mères burundaises (une femme blanche ne pouvait être en relation avec un homme noir à l’époque) et étaient envoyés en pensionnat dans la métropole. Imaginez le déracinement, la perte d’identité, l’amour d’une mère qui est perdu et le lien maternel brisé à jamais. L’autre côté de la médaille est que ces enfants métis n’étaient jamais acceptés dans une société blanche à l’époque où la colonisation battait son plein.

Là réside parfois ce que j’appelle « le dilemme des métis ». Ils sont perçus comme des blancs par les noirs et comme des noirs par les blancs. Le sens de l’identité dans ces cas joue aux chaises musicales au son d’une musique triste qui peut facilement semer la confusion dans l’esprit de cette personne coincée entre deux mondes, aussi contraires que semblables.

Être appelé café au lait n’est rien au vu de tout ça. Et il faut avouer que ce n’était pas courant mais ce n’était pas rare non plus. Est-ce que ça faisait mal ? Bien sûr ! Mais rien de grave. La douleur de l’âme ne durait que quelques heures. N’oublions pas les fameux qualificatifs comme « papaye », « Albinos » (je n’ai jamais compris pourquoi ce fut une insulte mais ça en dit long sur le traitement des albinos au Burundi), « sale blanc ». Le dernier terme est ouvertement raciste mais qu’importe !

Ce fut dur parfois, terrible même vu qu’en tant que gamin, on veut juste se sentir aimé et inclus. Cela devient difficile quand on vous rappelle que vous êtes différent, que vous ne collez pas à l’ensemble, etc. Bon, je me suis fait malmener et brutaliser de temps en temps mais cela m’a appris à me battre et à casser du nègre, si vous permettez l’expression. Quand on est gamin, on se bat en utilisant ses poings. Cela installe la dynamique entre les belligérants. Quand on est adolescent, on utilise sa tête et ses paroles. Disons que grâce à la brutalité verbale de certaines personnes, j’ai pu aiguiser mon kirundi et aussi mes répliques mi-gentilles, mi-méchantes. Il faut bien s’amuser dans la vie.

Aujourd’hui, je n’en garde qu’un souvenir lointain mais ô combien formateur et fondateur. La plupart des burundais que j’ai croisé dans ma vie sont accueillants, gentils et n’ont jamais tenu des propos désobligeants à mon égard. Je ne peux laisser quelques énergumènes, dont la frustration, la méchanceté, l’agressivité et le malaise personnel sont apparents, gâcher ma vie.

Ma différence physique innée m’a permis d’observer la société burundaise d’une position externe parfois et j’ai pu déceler certaines habitudes intéressantes qui m’ont aidé à mieux saisir la nature humaine et la société dans laquelle je vivais.

La naissance ne détermine en aucun cas la nationalité. La loi le fait et cette dernière est écrite par les hommes donc, la loi est subjective. Être burundais ou pas, cela se passe dans le cœur et la tête de chaque personne, Qui peut s’aventurer aujourd’hui à me dire qui je suis ?

« Café au lait » fut une insulte bien rodée et aucunement subtile il y a plus de 25 ans, mais aujourd’hui, ce n’est qu’un breuvage qu’on commande à Starbucks.

Sur ce, passez une journée!

Freeman. B

4 thoughts on “CAFÉ AU LAIT.

  1. Fleury

    Un sujet très très intéressant…dans mon quartier on avait deux ou trois familles métisses e et quand on jouait j’avais remarqué qu’ils se sentaient mis à l’écart facilement et surtout quand on jouait avec un groupe d’enfants dont ils n’étaient pas très familier. Cependant j’aurais aimé que tu donnes quelques anecdotes.

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  2. Ariane

    Je connais ce terme même si je ne l’ai jamais utilisé, je l’entendais de mes grandes soeur à l’époque. Faut dire que perso je ne connaissais pas beaucoup de métis à part une famille voisine de la nôtre ( mon père nous poussais plus a jouer avec eux pour aiguiser notre français vu qu’ils étaient à l’école belge🤣🤣 et ainsi nous éviter de perfectionner le Swahili qui d’après lui était une langue y’ibirobezo🤣🤣🤣). Comme le dit Fleury ce sera intéressant de lire des anecdotes sur ça.

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    1. Merci pour le commentaire. Je prépare une deuxième partie (peut être une troisième partie aussi) de “café au lait”, histoire d’ajouter des anecdotes et autres histoires que j’ai vécues. On verra bien ce que ca va donner. J’espère avoir une deuxième partie pour la semaine prochaine. Stay tuned!!

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