UNE NUIT INFERNALE AVEC LE 911

10 août 2013. 4h du matin. Les gyrophares apparaissent soudainement. Les lumières bleues et rouges transpercent les ténèbres qui couvrent cette nuit estivale montréalaise. Immédiatement, mon cerveau se met en mode alerte. On ne niaise pas avec la police quand on ressemble à la personne que je vois chaque matin dans le miroir. Mon teint est beige, je suis chauve et j’ai une barbe noire qui enveloppe mon visage, quelque peu rond. J’ai déjà eu plusieurs interactions avec la police de Montréal, et la plupart furent cordiales mais certaines furent tendues, quelque peu agressives et je sais que la couleur beige de ma peau n’y est pas étrangère. Par ailleurs, un rapport publié en octobre 2019 confirme que « les Noirs, les Autochtones et les jeunes Arabes sont particulièrement victimes de « biais systémiques liés à l’appartenance raciale » par les agents du Service de police de la Ville de Montréal »

J’arrêtai la voiture sur le côté et je jetai un regard rapide dans la voiture. A ma droite, ma copine de l’époque qui panique déjà. Derrière, ma cousine, enceinte de 8 mois et des poussières de son premier enfant et à ses côtés, son mari. La voiture est occupée par 4 personnes de couleur, trois dont le teint est très foncé et une personne beige, qui peut être noire, arabe, portugaise, latino, etc. Les gens ont toujours du mal à me placer comme on dit. Sentant que la tension montait, je fis de mon mieux pour les calmer et leur dire que tout ira bien parce que nous n’avons rien fait de mal, tout est en ordre et que nous ne sommes pas aux USA, où les gens qui nous ressemblent peuvent se faire descendre pour un geste déplacé ou une parole qui déplait au policier. Malgré mes efforts de calmer ma cousine et ma copine, l’arrivée de 2 voitures à l’avant pour nous bloquer le chemin et de 4 voitures à l’arrière ne rassura personne, moi y compris.

Je suis nerveux parce que je suis fatigué. Je viens de l’Hôpital du Sacré-Coeur de Montréal où mon frère était hospitalisé. Plutôt dans la soirée, il se trouvait sur un balcon d’un appartement à ville Saint-Laurent, et ledit balcon, s’est effondré, blessant toutes les personnes qui s’y trouvaient. Mon frère fut grièvement blessé et j’ai assisté à la séance où le docteur lui mettait des points de suture sur sa tête, vu qu’elle fut atteinte lors de sa chute. Un miracle qu’il soit vivant. J’avais passé la soirée à essayer de rester calme. J’ai dû appeler mes parents et leur annoncer que leur fils était grièvement blessé et que son état était grâve mais stable. J’ai dû entendre ma mère pleurer au téléphone, ce qui ne fut pas une partie de plaisir. Mes parents étaient au Burundi, à des milliers de km de Montréal. Au moment où je leur parlais, je ne savais toujours pas si mon frère allait avoir des séquelles à vie ou pas (Dieu merci, il va bien aujourd’hui. Cet homme est plus solide qu’une roche, c’est incroyable !). J’avais peur pour sa santé et moi-même, j’étais assailli par le désespoir et le stress au point où, j’ai dû lâcher quelques larmes pour offrir un repos à mon système nerveux. Voici l’état mental dans lequel j’étais et là, je dois faire face à la police !

Pendant que j’étais perdu dans mes pensées, j’entendis une voix au ton autoritaire resonner à travers un mégaphone. « Eteignez le moteur. Mettez les clés sur le toit de la voiture et sortez vos mains par la fenêtre. »

La panique dans la voiture monta d’un cran, surtout ma cousine dont le mari était sur le balcon (il ne fut blessé que légèrement à sa jambe). Je vis dans ses yeux un mélange de fatigue, stress et une envie folle que cette nuit cauchemardesque prenne fin. Je leur demandai gentiment de rester calme car leur stress pouvait me rendre encore plus stressé et je m’apprêtais à parler aux nombreux policiers qui nous entouraient. Je me devais de rester calme.

J’obtempérai et exécutai les ordres qu’on m’avait donné. Une fois mes mains sorties, j’entendis la même voix dire « ouvrez lentement la porte du véhicule, mettez vos mains sur la tête et faites trois pas latéraux ». Encore une fois, j’obtempérai. « Retournez-vous ».

Il y avait 6 voitures de police (donc un minimum de 12 policiers !) et pendant que je comptais 2 autres voitures sont arrivées. Malgré leurs gyrophares et les phares réguliers qui m’éblouissaient, j’ai pu apercevoir un policier, qui était debout à côté de celui qui donnait les ordres, pointer son arme sur moi. Les autres avaient juste leurs mains sur leurs armes et ces dernières étaient toujours dans leurs étuis. Ces policiers ne représentaient aucun danger mais une seule arme pointée sur soi suffit pour semer la panique dans le corps de n’importe qui. Et là, je ne pouvais que me poser un millier de questions. « Pourquoi cet idiot pointe son arme ? Quel danger un homme dont les mains sont sur sa tête peut bien représenter ? Qu’ai-je fait ? Pourquoi autant de voitures ? Pourquoi tant d’attention ? Pourquoi aujourd’hui ? Que va-t-il arriver si cet idiot me tire dessus et mes parents perdent 2 enfants en une soirée ? Et ma cousine ? Elle pourrait accoucher à cause du stress ! Et ma copine ? etc. »

Aussi impossible que ça sonne, toutes ces questions m’ont traversé l’esprit et la peur s’installa dans mon cœur. Peut être la peur me poussa à être plus prudent, plus réfléchi et cohérent. Une chose est sure : je vois une arme pointée sur moi. Il n’existe rien de plus terrifiant !

« Avec votre main gauche, levez lentement votre t-shirt et faites un 360 sur place »

Excellent ! Strip tease gratuit maintenant pour ces agents du SPVM qui pourraient certainement aller dans un bar de danseuses ! Mais bon, j’ai une arme pointée sur moi et j’ai aucune envie que cet idiot éternue et qu’il m’envoie rencontrer mes ancêtres au paradis ! Ainsi, pour la énième fois, j’obéis tel un soldat sur le front.

« Maintenant marchez à reculons vers nous ! »

Avant de me retourner, je décidai de m’exprimer, car je n’étais pas seul et la sécurité de mes passagers qui sont ma famille, au vrai sens du terme, comptait autant que la mienne.

« Il y a 3 personnes dans la voiture dont une femme enceinte de presque 9 mois. Elle panique et elle est stressée. Je veux que quelqu’un s’occupe d’elle », criai-je.

« Marchez à reculons vers nous, maintenant ! »

Je sentis le ton monter et j’avais l’impression que l’idiot, qui pointait son arme, celui qui a probablement vu trop de films de policiers américains où le policier est le héros qui tire sur tous les méchants, commençait à s’impatienter. Je le voyais de mes propres yeux. Il bougeait de gauche à droite, il descendait son arme de quelques centimètres et puis la remontait. A chaque fois qu’il faisait ça, j’avais une peur bleue que son téléphone sonne, que le bruit le surprenne et qu’il appuie sur la gâchette et ainsi au revoir Freeman !

« J’ai une femme enceinte dans la voiture, je le répète. Une femme enceinte dans la voiture qui risque de donner naissance si on continue à crier comme ça. »

Nos chers officiers commencèrent à se parler entre eux, comme si je n’existais pas. Ils firent leur réunion d’équipe pendant que moi, tel un vrai cave, j’étais là, debout, les mains sur la tête et j’attendais. Qui plus est, leur réunion s’éternisait et cette situation incroyable commençait à m’irriter.

Sans que je l’eusse aperçu, un policier était déjà sur le côté droit du véhicule et tentait tant bien que mal de calmer ma cousine. En le voyant, je souris et là, il me demanda, avec un ton gentil et empathique, de simplement suivre les ordres qui m’étaient donnés. Il promit qu’il allait s’occuper de ma cousine et je l’entendis faire des blagues avec elle. En entendant son rire, le stress baissa un peu dans mon corps. Je me senti rassuré et je criai que j’allais me diriger vers eux, à reculons tel qu’ils l’avaient exigé. Je vis à travers la vitre arrière, ma copine qui me suivait des yeux, inquiète mais s’efforçant de ne laisser rien paraitre.

Une fois arrivée près des policiers, je vis le John McClane du SPVM mettre son arme dans son étui et sortir ses menottes. Avec des gestes précis mais agressifs, il mit une menotte sur mon poignet droit et juste avant de mettre l’autre sur le bras gauche, son collègue lui dit de me relâcher. Instantanément, je senti la déception envahir son corps et il m’enleva les menottes à contre cœur. Je me retournai pour voir ce qu’ils allaient me dire. John McClane s’en alla sans dire un mot, mais sa démarche furieuse le ne laissa aucun doute quant à ses sentiments. Probablement qu’il voyait un moment de gloire lui échapper. Il aurait pu dire qu’il avait coincé un trafiquant, un méchant, un bad guy. Je me suis tourné vers le policier au mégaphone et lui aussi s’en alla sans rien dire. On aurait pu se croire devant la classe Marcel Marceau et ses élèves mimes. Je croisai mes bras et demanda au policier qui venait vers moi un simple « Alors ? »

J’eus pitié de lui pour la simple raison que ses collègues l’avaient lâché, et, il dut s’expliquer avec moi. Sa voix fut douce, rempli d’embarras et de honte. « Vous voyez, nous avons reçu un appel de l’hôpital qui nous disaient que 4 personnes noires étaient dans une voiture de marque Toyota et quittaient les lieux alors que quelques minutes avant, un blessé par balles fut amené aux urgences par une Toyota. » commença-t-il par dire en évitant mon regard.

« Premièrement », répondis-je, « je conduis une Mazda ». Il dut regarder par-dessus mon épaule et remarqua que j’avais raison. Sa mâchoire inférieure tomba et faillit toucher le sol. Une erreur pareille, ne devrait pas se produire, n’est-ce pas ? Les policiers sont sensés avoir le sens du détail et faire attention.  « Deuxièmement, nous sommes 4 personnes noires dans la voiture et vous arrivez comme ça, telle une équipe SWAT ? Presque 20 policiers alors que vous n’avez même pas fait votre devoir correctement et identifier la bonne voiture ? S’il y avait un mariage haïtien ou africain dans le coin, donc un endroit rempli de personnes noires, vous arrêterez tous les gens au mariage ? Et dites-moi ! C’est quoi le problème du gars-là, avec son arme sortie et pointée ? C’est quoi son problème, sérieux ? Que ce serait-il passé s’il avait tiré par accident ? Que ce serait-il passé si ma cousine, à cause du stress et du choc, avaient commencé à avoir des contractions ? Votre performance est à chier, sérieux ! »

Je vous épargnerais les autres commentaires désobligeants que j’ai tenu à propos de John McClane et Mr. Mégaphone. Le jeune policier qui était devant moi ne put que présenter des excuses, sincères, je me dois de le signaler. Il me donna son nom et matricule, au cas où j’aurais voulu porter plainte. Je pris les informations et je le remerciai sincèrement pour son aide. Pendant qu’on se parlait, les voitures éteignaient leurs gyrophares et quittaient les lieux timidement. Je compris par la suite que la fameuse Toyota avec les 4 personnes noires fut interceptée à Laval et ses occupants arrêtés. C’est tout ce que l’officier put partager avec moi.

On se serra la main et je me suis dirigé vers la voiture. À mi-chemin, je croisai le policier qui s’occupa de ma cousine et je me suis permis de lui serrer la main, afin de le remercier d’avoir pu calmer ma cousine et ma bien-aimée. Nous poussâmes tous un grand soupir de soulagement et rentrâmes chez nous. Je dormis quelques heures et le lendemain matin, je suis parti à l’hôpital, voir mon frère et la vie reprit son cours normal, comme si de rien était.

J’ai raconté cette histoire à plusieurs reprises, à différentes personnes au fil des ans. Cet épisode au complet est resté vif dans ma mémoire. Malheureusement, je ne me rappelle pas des noms et matricules des officiers Mégaphone et McClane car je n’ai pris aucune note mais je me rappelle très bien leurs visages et je ne les ai plus croisés, Dieu merci. Mes amis m’ont suggéré de porter plainte mais cela remonte à 6 ans déjà. Je ne pense pas que porter plainte soit d’une utilité quelconque à ce niveau-ci mais partager cette histoire, qui vient renforcer qu’il existe un biais clair contre les personnes de couleur, est bénéfique.

Je loue des voitures pour le weekend, et quand j’en conduis une qui est nouvelle et luxueuse, je vois des policiers me donner des regards inquisiteurs et me suivre parfois. Cela n’aide en aucun cas la cohabitation entre la police et les citoyens qu’ils sont censés protéger.

Il y a de nombreux changements à faire et je suis un éternel optimiste. Je compte sur le SPVM pour faire les changements nécessaires. Cependant, s’il y a un autre incident pareil, chose que je ne souhaite pas, tout citoyen responsable, comme mon humble personne, devrait porter plainte, afin de pousser le système à s’améliorer.

La plupart des policiers que j’ai déjà croisé dans ma vie sont gentils et courtois. C’est dommage que des gens comme les officiers McClane et Mégaphone viennent ternir la réputation du SPVM.

Dommage.  Vraiment dommage. Mais je garde espoir qu’on va s’améliorer.

Freeman. B

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