UN PÈRE QUI S’ÉTEINT.

La grisaille du matin n’augurait rien de bon. La fin de l’automne était proche, l’hiver allait bientôt prendre le relais. Les feuilles orange allaient céder la place à la neige, aux vents forts, aux trottoirs glacés et dangereux. La nature allait mourir petit à petit, avant de renaitre tel un phénix. Mais la nature ne renaitra pas à partir des cendres comme le phénix. L’hiver mourra et le printemps envahira l’espace. Les arbres verront réapparaitre leurs feuilles, les espaces redeviendront verts, les écureuils et autres mammifères sortiront de leur hibernation, les oiseaux vont entamer le chemin retour à partir du sud, bref, la vie reprendra son cours.  Le cycle naturel de la vie sur notre planète bleue ne sera pas brisé, il continuera ininterrompu, il coulera vers l’avant, comme le temps. La fenêtre de sa chambre donnait une vue incroyable sur le lac, et à droite, on pouvait voir quelques arbres nus qui annonçait le début d’une végétation plus dense, une petite foret, peuplée de cerfs, sangliers et de renards. Les animaux étaient inoffensifs. Ils offraient un sentiment que la famille vivait en pleine nature, avec une petite ressemblance que son père avait connu en étant enfant.

Son père ne parlait pas souvent de son village, et quand il le faisait, les rares fois disons, il ne donnait aucun détail. Sarah avait toujours trouvé cela étrange, mais elle n’a jamais voulu bousculer son père. Depuis la mort de sa femme, le silence faisait partie de son identité. L’absence de la femme de sa vie lui avait enlevé une partie de lui-même, la partie joyeuse et joviale et surtout la partie volubile. Il aimait bien raconter combien la seule femme qu’il ait jamais aimé fut spéciale et unique, avec sa force tranquille, et une humanité hors du commun, elle, qui avait connu la déshumanisation pendant des années, au Cambodge, son pays natal.

Il ne parlait jamais de sa propre histoire, de sa famille, de sa patrie qu’il avait laissée pour venir en France. Il avait élevé ses enfants en évitant de parler de son passé, croyant que ses enfants n’iraient pas fouiller de leur propre initiative. Les deux frères de Sarah, ne semblaient pas intéressés par l’histoire de leurs parents. Sarah était sure d’une chose : les livres d’histoire n’était pas écrits pour dissimuler le passé, au contraire, ils le révèlent. Ainsi, Sarah s’est mise à la recherche du passé perdu, aussi douloureux qu’il puisse être. Elle s’était donné comme mission de lire tous les livres qu’elle pouvait trouver sur l’histoire du pays meurtri, cette patrie de ses parents, cette terre si lointaine et si proche à la fois. Un véritable paradoxe des temps modernes, un sentiment partagé par tous les enfants dont les parents furent des immigrants de première génération. Le voyage de découverte du pays d’origine des parents avait, presque toujours, une dose de surprise mélangé avec un chouia d’appréhension. Sarah avait du mal à la considérer comme sa patrie, elle qui, n’y avait jamais mis les pieds. Elle avait essayé d’y aller, une fois sa majorité atteinte, mais sa mère l’en avait dissuadé. Cette fameuse nuit, quand elle lui avait annoncé son intention, la discussion avait tourné presque à l’affrontement, elle avait vu sa mère crier pour la première fois. Elle, qui était si sage et qui n’élevait jamais sa voix, était devenu une autre personne, criant, les yeux rouges de colère (ou de peur ?). Une fois qu’elle s’était calmée, elle a calmement raconté à sa fille, que son voyage ne lui apporterait nulle satisfaction, intellectuelle ou personnelle. Elle n’y découvrirait rien de bien utile, juste des blessures qu’elle-même avait passé toute sa vie à effacer et oublier. Elle reviendrait meurtrie de son voyage, psychologiquement et physiquement. Le lendemain, après une nuit mouvementée, tiraillée entre sa curiosité éternelle et les avertissements de sa mère, elle annula son voyage. Loin de décourager sa soif de connaitre son histoire, Sarah en fit sa mission personnelle de lire le plus sur « son pays ».

Au fil de ses lectures, elle comprenait le silence de son père et la peur de sa mère. Elle a fini par appeler le cousin de son père, pour lui poser quelques questions, en espérant qu’il jetterait un peu de lumière sur cette pénombre que fut le passé de ses parents. Son oncle commença par lui raconter, ce que lui-même avait dû endurer. Cette partie n’était pas écrite dans les livres d’histoire. Les récits dans les livres sont utiles, mais quelque peu prévisibles et dénués de toute émotion personnelle. Elle comptait sur son oncle pour y apporter une dose de sentiments, négatifs très probablement et elle se sentait désolée de lui faire revivre ces moments affreux et de rouvrir des plaies, qui, sans doute, n’avaient jamais cicatrisées.

Cependant, elle en avait besoin, elle voulait comprendre par-dessus tout. Elle n’allait pas passer son temps à sourire, ni à se moquer de son oncle, mais elle allait utiliser toute l’empathie que son cœur possédait afin d’écouter, sans parler, juste écouter. Après lui avoir raconté son histoire, elle ne ressentait que haine et dégout. Elle écouta son oncle parler pendant des heures, assis devant son thé. Il s’arrêta à plusieurs reprises pour essuyer des larmes et reprendre son souffle. Elle réalisa ce qu’elle lui avait fait subir : il revivait tous les moments qu’il décrivait. Elle eut pitié de lui. Elle lui avait infligé une énorme peine mais, sa curiosité et son égoïsme, ne laissait aucune place aux sentiments et, encore moins, aux remords.

Elle comprit vite que son père était d’une force morale hors du commun. Il faut une force inébranlable pour continuer à vivre normalement après avoir connu les camps de la mort du Cambodge des années 1970, synonymes du pouvoir Khmer. Arrivé au pouvoir à la fin de la guerre civile cambodgienne, le pouvoir ne perdit pas une seconde avant de montrer son vrai visage. Rarement dans l’histoire de l’humanité, un système de gouvernement avait été aussi paranoïaque, sanguinaire, tyrannique, esclavagiste, immoral, et inhumain. Toute personne ou entité quelle qu’elle soit, dont les idées allaient à l’encontre des siennes, était considérée un ennemi de la nation.

Au fil du temps, il devint de plus en plus facile de croire qu’il serait là éternellement et que rien, ni personne ne pouvait l’ébranler. Leurs soi-disant camps de rééducation, qui en fait, n’était que des camps de la mort où des milliers, voire des millions, de gens se sont entassés pour être torturés, affamés, battus, violés, avaient fleuris partout dans le pays. Leur but ultime, et officieux, était d’exterminer les ennemis de la nation et faire disparaitre toute dissidence. Qui étaient ces adversaires, supposés, imaginaires ou réels ? Toute personne qui ne pensait pas comme le régime et surtout toute personne instruite.

Son père, avec son visage rond et ses lunettes circulaires, fut parmi les premiers enlevés par les Khmers. Il ne doit sa survie qu’au fait que, le soldat désigné pour lui mettre une balle dans la nuque, fut son élève à l’école secondaire où il enseignait. Le jeune homme tira la balle en mettant le canon juste à côté de son oreille droite, et le bruit, lui fit perdre l’ouïe de cette oreille. Il fut chanceux ce jour-là, Il s’en tira avec un bras et des côtes cassées. Il fut épargné parce que sa formation de mathématicien pouvait servir aux camps de rééducation, situé a quelques dizaines de kilomètres de Phnom Penh, capitale du Cambodge. Une fois arrivé sur place, il fut chargé de faire la comptabilité de leur œuvre macabre : compter les prisonniers, les vivres, munitions, les morts, les exilés, les catégoriser par profession et par région.

Tout cela a duré des années. Le fait qu’il fut utile ne le protégeait pas d’une quelconque humiliation ou bastonnade occasionnelle. Son oncle lui parla d’un incident, qui fut partie d’un témoignage lors du procès du commandant de camp où travaillait son père. Ce dernier, fut forcé de travailler un minimum de dix-huit heures d’affilée sans pause et à cause de la fatigue, une erreur fut commise. Le commandant du camp, un docteur en philosophie, ordonna que l’index, le majeur et l’annulaire de sa main droite, soient brisés. Les subordonnés s’exécutèrent avec un malin plaisir.  Une fois la sale besogne terminée, le commandant expliqua, sourire aux lèvres, la logique du châtiment imposé avec un calme inquiétant et s’excusait presque.

 « Mr le professeur, ici au camp, nous pensons qu’une personne est plus productive une fois que son outil de travail quotidien lui est enlevé. Vous avez commis une erreur qui nous a couté cher et, j’ai dû interrompre ma sieste quotidienne pour régler le problème. Vous comprenez, je l’espère, qu’une telle situation ne peut se reproduire, et une punition s’impose, afin de faire de vous un exemple, et aussi, de vous apprendre une leçon. Ainsi, trois doigts de votre main droite ont été brisés à ma demande. Vous êtes droitier et maintenant vous avez un défi de taille devant vous : vous devez rester aussi productif qu’avant en utilisant votre main droite. Pour mettre un peu de piment au défi, vous allez avoir la main gauche attachée derrière le dos et vous allez utiliser du papier et des stylos uniquement, pour disons, deux semaines. Nous allons reprendre la machine à écrire. Un bon vieux stylo et du papier feront l’affaire. Je suis sûr que vous serez à la hauteur de la tâche future. Je suis certain qu’il est inutile de vous dire ce qui vous attend si vous échouez. Il vous reste sept doigts et plus d’une centaine d’os que je pourrais viser. Je ne suis pas trop dur avec vous n’est-ce pas ? Allez, soyez à la hauteur du défi, et gardez le sourire cher professeur ! »

Elle n’arrivait pas à accepter que de telles horreurs soient arrivées à son père. Elle se demandait comment il avait fait pour survivre. Elle n’eut jamais l’occasion de lui poser la question.

Elle sortit de son lit et se dirigea vers la salle de bain. Une fois la lumière allumée, elle resta debout devant le miroir, sans bouger ni parler. Elle regardait sans fixer, et le temps s’écoula ainsi, tranquillement.

Elle ne pouvait s’empêcher de penser au printemps, de projeter l’avenir pour oublier l’automne. Elle trouvait un lien étrange entre la mort de la nature et la maladie de son père. C’était facile à faire, presque inévitable. Les nuits blanches se faisaient de plus en plus fréquentes, le stress gagnait en intensité, la mauvaise humeur presque quotidienne ne cessait de se manifester, les manques de patience envers tout et n’importe qui. En moins d’une demi-heure, elle était en plein trafic, se dirigeant vers l’hôpital, comme tous les matins depuis les sept derniers mois. Malgré l’heure matinale, l’entrée ressemblait déjà à une fourmilière. Elle connaissait le chemin par cœur et pouvait se diriger les yeux fermés.

Les hôpitaux ont toujours eu une odeur particulière se dit-elle. Il y règne une mosaïque d’odeurs et le tout forme un parfum désagréable. Comme elle aimait bien le dire, il n’y a aucune bonne raison d’être à l’hôpital à moins d’y travailler. Elle rencontra le Dr Duval, oncologue de l’hôpital.

« Je suis désolé Sarah. L’état de votre père continue à se détériorer. Je suis conscient combien ces derniers moments ont été difficiles pour vous et votre famille. Et je vous prie de m’excuser d’être aussi direct, mais il ne lui reste pas beaucoup de temps, quelques semaines tout au plus » lui dit-il avec son ton habituel, un savant mélange d’empathie et de patience. Elle était sûre que le quadragénaire était aussi humain dans sa vie privée.

« Merci docteur pour votre franchise. Et votre patience incroyable. J’ai fini par accepter que l’inévitable se rapproche » répondit-elle avec un ton calme mais rigide. Elle ne savait pas trop comment gérer les situations pareilles.

“Si vous voulez, je pourrais vous référer à une collègue psychologue pour vous aider dans ces moments délicats », elle ne pouvait lui en vouloir de proposer un tel service. C’était son devoir de professionnel.

« Ce ne sera pas la peine docteur. Merci encore une fois. Pourrais-je avoir quelques moments avec mon père s’il vous plait ? Merci. » et elle se tourna vers son père sans attendre la réponse du médecin. Ce dernier hocha de la tête et s’éclipsa aussitôt, sans dire un mot.

Cela faisait sept mois qu’elle venait à l’hôpital mais elle n’arrivait pas à s’habituer au spectacle qui était devant elle. Son père, allongé sur le lit, avec ce qui semblait être des dizaines de tubes qui entraient et sortaient de partout. En réalité, il n’y en avait que deux, une sonde pour le nourrir et un tube reliant la machine respiratoire à ses poumons.  Un accident vasculaire cérébral avait provoqué une paralysie complète du côté droit de son corps. Quelques jours après l’AVC, il tomba dans le coma pour ne plus en sortir, du moins, jusqu’à maintenant. Cela faisait neuf semaines et il n’y avait aucun signe d’amélioration.

Elle s’assit à côté de lui, prit sa main droite, le serra fort et le mit sur son front, les yeux baissés, regardant le sol. Elle resta là, sans parler. Seul le bruit des machines existait. Elle était seule. Elle commença à chuchoter, elle voulait parler à son père. Une légende circule dans le domaine médical qui dit que les patients comateux peuvent entendre les bruits environnants. Elle n’y croyait aucunement, elle se força d’y croire par contre ce jour-là. Qu’avait-elle à perdre ? Autant lui parler.

« Bonjour papa. Je ne sais pas quoi te dire, ni par où commencer. C’est paradoxal, car j’ai tellement de choses à te dire. Tellement de belles choses. Je veux te dire combien je t’aime et combien je suis reconnaissante de t’avoir eu comme père. Le nombre de sacrifices que toi et maman avaient fait pour que mes frères et moi, ayons une vie confortable et pleine de bonheur, le nombre d’heures que t’as passé à m’aider à faire mes devoirs de français, de mathématiques, mais pas de géographie car tu es vraiment nul là-dedans, toi qui poussait à lire le Bescherelle ! Ces moments sont à jamais gravés dans ma mémoire et ils me font sourire rien qu’en y pensant. Tu as passé des centaines d’heures à m’emmener aux cours de danse, de comédies, tu nous as initié aux films de Louis de Funès et Bourvil, tu nous as cuisiné des plats presque tous les jours, tu nous as inculqué l’amour du travail et de l’amélioration continue, tu nous as forcé à nettoyer nos chambres et le salon occasionnellement. Mon Dieu que je t’ai détesté pour m’avoir forcée à nettoyer la maison toutes ces fois…maintenant je comprends que t’avais raison de nous pousser à devenir autonomes.

Grace à toi, je suis une femme de 22 ans, instruite, professionnelle, financièrement indépendante et cela est dû au travail ardu de mes parents. Tu m’as dit une fois que tu étais fière de la femme que je suis devenue. Je sais maintenant que je ne recevrais jamais un meilleur cadeau. J’ai toute la vie devant moi pour devenir encore meilleure et me surpasser. Je sais que j’y arriverais sans problème. J’ai hérité de ta discipline. Tu m’as appris de me battre constamment, de chercher de nouveaux buts et surtout, de ne jamais laisser tomber, car la vie ne me fera aucun cadeau. Je vais vivre la vie à fond.  Je me sens bien papa, et je suis optimiste », elle s’arrêta, et regarda à travers la fenêtre. Elle se retourna aussitôt. Elle n’avait toujours pas lâché la main de son père, comme si elle avait peur qu’il s’en aille. Elle sentit la colère monter, les larmes continuaient à couler, et soudainement, elle se sentait isolée.

« Dis-moi papa, toi qui semblait avoir réponse à tout, pourquoi toi ? Qu’as-tu fait pour mériter cela ? Tu as survécu aux camps de la mort pour mourir d’un foutu AVC ? PARLE MOI PUTAIN DE MERDE !!!!!!!!!!! », elle réalisa à ce moment-là qu’elle parlait trop fort, elle pensait qu’elle avait crié par moments. Elle se calma, reprit ses esprits, et continua à parler, sur un ton plus calme, presque inaudible.

« Je veux te faire une confidence papa : jamais je ne me suis senti aussi seule, perdue, désemparée. J’ai peur, très peur, je ne veux pas te voir souffrir, je ne veux pas que tu aies mal, je veux t éviter toute peine, toi qui es si fragile et si fort en même temps, je ne veux pas que tu pleures. Tu me manques déjà. Je te parle mais tu ne réponds pas…je donnerais tout pour que tu me répondes, pour qu’on se parle comme au bon vieux temps, devant les feux de camping que nous allumions l’été.

 J’adore t entendre m’appeler petite Sarah. Je donnerais n’importe quoi pour t entendre parler encore une fois. Je ne sais pas comment rester fort quand la personne qui te rend forte ne l’est plus elle-même ? Je ne sais pas quoi faire…j’ai personne pour m’aider, personne pour comprendre ma peine et mon désarroi, personne pour me réconforter, je suis seule et je resterais seule…

Et toi papa ? Comment est-ce que tu te sens ? As-tu peur ? As-tu mal ? S’il te plait, ne pleure pas, reste fort, garde ta dignité et ton honneur intacts, c’est la seule chose qui pourra me permettre de garder un semblant de clarté dans mon esprit…je sais que je suis égoïste en ce moment mais je ne sais pas quoi penser. Maman n’est plus là et je ne sais pas quoi faire.

Comment t’aider papa ? Que te dire ? Quoi faire ? Je suis ta fille, mais je me pose la question : comment est-ce qu’une fille aide son père dans cette situation ? Je suis sensée me fier à toi, te demander de m’aider, de me guider…qu’est-ce que je fais maintenant ? Malgré mes 22 ans, je me sens inutile, nulle, impuissante. », et ce fut sa dernière pensée.

Elle se réveilla une heure plus tard, avec des larmes séchées sur ses joues et la main de son père toujours serrée contre son cœur.

Elle sourit. Elle était contente.

Au moins, elle avait eu un père formidable. Que demander de plus…

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