LA PEUR DE MA VIE

Depuis que je suis gamin, je suis un fan incontesté, incontournable de films. Je les regarde tous, sans exception : films d’actions, comédies, drames, science-fiction, horreur, suspense, biographies. Je regarde des séries sans arrêt, et Netflix est une bénédiction pour le cinéphile que je suis. Ma passion pour les films me pousse à regarder plusieurs films plusieurs fois. Je connais les dialogues, les scènes, le scénariste, le réalisateur, les acteurs et actrices. Je connais la musique, les lieux de tournage et j’en passe. Je suis une sorte d’encyclopédie ambulante quand il s’agit des films. J’aime bien croire que je connais presque tout sur le 7ème art et le petit écran.

Hier soir, je regardais un film de guerre. 13 Heures – Les soldats secrets de Benghazi, qui raconte une version fictive de l’attaque du consulat américain à Benghazi, en Libye. Bon film, avec des explosions, des coups de feu, une tension bien ficelée même si la fin est prévisible. Si vous voyez « based on a true story » au début du film, sachez que l’histoire est toujours embellie et les vrais détails sont probablement édulcorés ou complètement effacés intentionnellement. C’est un film américain après tout. Je ne parlerais pas de géopolitique ou de Kadhafi, ce psychopathe qui a dirigé le pays depuis 1969 à 2011. Je ne parlerais de l’impérialisme américain et leur soif de conquête, accompagnée d’une passion sans équivoque de larguer les bombes partout dans le monde.

Les coups de feu sur mon écran m’ont rappelé mon enfance au Burundi. Ils m’ont rappelé le traumatisme que tout Burundais a dans son cœur et dans son âme. Cette peur quasi-innée qui a élu domicile dans nos têtes, cette angoisse qui se réveille au moindre bruit fort qui retentit dans la nuit, cette terreur qui ne nous quitte jamais, indépendamment de notre position géographique sur la planète bleue, cette frousse qui pousse certains de ne pas rentrer au Burundi. Je vis au Canada depuis 19 ans mais je me rappelle tout comme si c’était hier. On ne m’a jamais tiré dessus, je n’ai jamais été emprisonné, je n’ai jamais été détenu contre mon gré, je n’ai pas perdu mes parents lors de la guerre et je vivais dans un quartier nanti. Ainsi, malgré la guerre qui a fait des centaines de milliers de victimes, des blessés, des déplacés, j’y ai échappé belle.

Un soir, quand j’étais adolescent, je rentrai chez moi, à Kinindo. Nous étions trois dans la voiture. Moi au volant, un ami à mes côtés et un autre ami assis derrière moi. Nous arrivâmes au pont Muha, situé sur la Route Nationale 3, anciennement appelée Route Rumonge. On s’arrêta au pont, pour les contrôles d’identité d’usage, une formalité. Un militaire est venu de mon côté et on s’est parlé d’une manière affable. Un autre militaire était du côté de copilote et la conversation était tout aussi affable et polie. Soudainement, mon ami qui était assis à l’arrière et qui avait passé la soirée à plonger dans la bière avec une volonté qui rendrait jaloux Dionysos, le dieu Grec du vin, lâcha une parole qui m’échappa. Cependant, elle n’échappa guère au militaire qui était debout devant moi. Ce dernier braqua son arme sur ma poitrine et me demanda de me taire. Ensuite, tout en gardant l’arme pointée sur moi, il tourna légèrement la tête et il donna une leçon de politesse et de civisme à mon ami assis à l’arrière.

À entendre parler mon ami, l’alcool semblait avoir quitter son corps et son esprit. Il s’excusa platement, avec contrition et remords. Le militaire finit par me regarder. Il me fixa des yeux pendant un long moment sans baisser son arme. Je voyais le canon, ce métal noir, poli, luisant d’ailleurs dont la seule utilité est de cracher la mort et la destruction. Mon regard est passé furtivement du canon aux yeux de mon interlocuteur en une fraction de seconde. Je ne savais pas quoi dire, mes lèvres étaient solidement soudées, la sueur dégoulinait sur mes tempes et ma respiration était saccadée. Nous restâmes ainsi, figés, lui en position de force, et moi, je ne savais plus où j’étais, à cause de la terreur.  

Il finit par baisser son arme mais il garda son regard fixé sur moi. Il se baissa lentement, comme s’il tirait sa révérence, et nonchalamment, il me souhaita une bonne soirée. J’étais toujours figé. Je ne pouvais pas parler ni bouger. Mon ami assis à côté, me dit que l’on pouvait partir. Mes jambes me lâchèrent et le moteur s’éteignit. J’ai dû redémarrer la voiture deux fois car mes jambes n’arrivaient pas à gérer l’embrayage et l’accélérateur alors que c’était un automatisme. Une fois à Kinindo, mais encore loin de chez moi, j’ai arrêté la voiture afin de savoir ce qui s’était passé. Mon ami assis à l’arrière ne savait pas trop quoi dire à part qu’il était désolé de nous avoir mis en danger. Jusqu’à ce jour, il ne sait pas ce qu’il a dit. Il n’a aucune idée pourquoi le militaire changea d’humeur aussi soudainement. Cet incident aura toujours comme titre « la peur de ma vie » dans mon disque dur interne.

Il n’existe pas quelqu’un de plus dangereux qu’une personne qui possède une arme, que la personne soit militaire ou pas. L’arme à feu donne un pouvoir, une force sans limites, une invincibilité, une assurance qui ne peut être décrite adéquatement. Je ne me sens jamais en sécurité quand je vois des armes autour de moi. Mon instinct de survie s’allume et ne s’éteint pas. Je suis toujours aux aguets, je suis quelque peu agité et j’essaie de ne pas faire de gestes déplacés même si je suis avec des gens responsables et dont les intentions sont louables. Je connais le pouvoir des armes un peu trop intimement. Je n’ai pas de PTSD mais disons que certains facteurs déclenchent une auto-défense comme un corps étranger qui envahit le corps humain, les globules blancs sont alertés et ils commencent le nettoyage.

Un film sur Netflix a réveillé cette peur. Je ne m’y attendais pas et je n’arrive pas à y croire. Tous ces souvenirs enfouis dans mon âme ont refait surface. Je suis parmi les Burundais les plus chanceux, je le sais mais le traumatisme est là, vivant. Il dort la plupart du temps, mais il est comme une ombre ; le traumatisme ne me quittera jamais, même en absence de lumière, l’ombre sera toujours là.

À mes compatriotes et à toute autre personne qui a connu la guerre, de près ou de loin, courage à vous. Ces blessures, cette peur, cette angoisse et ces traumatismes ne nous quitteront jamais. Nous devons apprendre à vivre avec. Si vous avez l’occasion et les moyens, la thérapie est grandement recommandée. Quant à moi, je vais continuer à regarder les films de guerre de temps en temps. J’espère que les souvenirs douloureux, enfouis au fond de l’océan de mon âme, resteront silencieux, le temps de regarder le film.

Enfin, ce n’est que mon histoire !

Sur ce, merci pour votre attention et rappelez-vous que sourire est un cadeau du ciel, alors veuillez sourire autant que vous pouvez et je vous souhaite de passer une bonne journée. 

Freeman. B

6 thoughts on “LA PEUR DE MA VIE

  1. MaLik

    J’ai bien aimé votre histoire et votre façon de la raconter et je voulais juste vous dire qu’on a tous quelques parts en nous des souvenirs d’actions qui nous ont fait peur et surtout qui nous ont fait sentir la mort et on aimerait tous les oublier un jour.
    Je vous ai promis de visiter ton blog et sincèrement j’ai trop aimé et j’y serai souvent ça c’est sûr .
    MaLik

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    1. Merci infiniment d’y avoir été Malik!! Ça m’enchante énormément! Il y a plus de 200 textes et chaque texte a une version audio, si jamais tu n’as pas le temps de lire, tu peux toujours écouter ma voix! Merci encore une fois et n’oublie pas de recommander mon blog à tes amis et connaissances! Quant à moi, j’ai fait la tâche comme je te l’avais promis et ce fut une partie de plaisir!

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      1. MaLik MaLik

        Merci beaucoup mon ami et tu peux m’appeler ou m’écrire quand tu veux ça me fera toujours plaisir.
        Et j’ai bien entendu ta voix .

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  2. MaLik

    Comment vas tu mon ami
    Je voulais avoir de tes nouvelles mais je n’ai pas tes coordonnées.
    J’espère que tu vas bien et je te souhaite une joyeuse fête.

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