UNE HISTOIRE À LA BURUNDAISE.

Je la connais depuis le secondaire. Je la décrirais volontiers comme étant une jolie jeune fille, pleine d’énergie et dotée d’un sourire éclatant et souvent présent. Elle venait d’une famille aisée de la bourgeoisie burundaise et elle ne fut jamais dans le besoin, depuis son enfance. Elle était chanceuse et elle me l’avait dit à plusieurs reprises. La reconnaissance et la gratitude qui émanaient de son cœur, étaient admirables. Pour clore la description, je dirais qu’elle était fougueuse de nature, souvent têtue et parfois rigide. Cependant, on ne pourrait lui en tenir rigueur. Nous savons tous combien l’entêtement et la rigidité sont généralement des états d’âmes qui accompagnent la jeunesse et le manque d’expérience.

Son histoire est similaire à quelques histoires tragiques que je connais malheureusement dans notre communauté burundaise. L’histoire commence toujours avec l’arrivée au monde d’une fille. Sa naissance n’est aucunement une cause de panique, au contraire. Dans la tradition burundaise, toute naissance est une occasion pour faire la fête et célébrer, être joyeux quoi ! Dans le Burundi ancien, plus on avait d’enfants, plus on était considéré comme étant un homme riche. Bref, il n’y a rien à signaler, à part le bonheur total.  

Néanmoins, dès qu’elle atteint la puberté, comprenez par ici, dès que toute fille a ses premières règles, brans-le bas de combat, confusion, peur, appréhension, terreur presque. Soudainement, la jeune fille peut tomber enceinte. Soudainement, cela peut être l’origine d’un scandale, d’une humiliation subie par la famille. Si une fille mineure tombe enceinte, c’est la honte pour la famille et rarement le désarroi pour cet esprit jeune qui probablement ne comprend pas grand-chose à la biologie de son propre corps. Au lieu d’éduquer les jeunes filles sur le sexe et ses conséquences, je connais plusieurs mamans qui ont opté pour le silence, parfois la punition si un propos se rapprochant du sexe était mentionné. Je ne suis pas là pour parler du chauvinisme, de la « patriarchie » même si la plupart des gens utilisent ce terme avec une liberté qui me tape sur les nerfs, ou de misogynie. On parlera de cela une autre fois.

Maintenant, il serait facile pour moi de blâmer ces mamans. Il serait encore plus facile de les critiquer et de les crucifier. Et je me dis que si cela venait d’un mec, ce serait le comble du comble. De surcroit, blâmer les mamans et dédouaner les papas, serait encore plus facile, lâche même. Je ne veux en aucun cas être lâche. Je voudrais parler de cette histoire, sans toutefois désigner des coupables et les condamner à des peines de prison avec sursis. Je ne voudrais pas condamner des gens qui ont éduqué leurs enfants selon les seules règles qu’ils connaissaient, à moins qu’ils aient abusés des enfants. Quand il y a abus, la tradition ou la culture ne seront jamais des excuses !

Mon amie du secondaire a eu droit au traitement des années 90. Sa maman lui interdisait toute sortie, y compris des sorties dans le quartier pour aller voir ses amies filles. Bon, elle s’échappait parfois (gutoroka !) et elle tâchait d’être à la maison bien avant que sa mère ne revienne du travail. Pour la maman, la sortie était synonyme de rencontres avec d’autres personnes, dont des garçons. Nous savons tous très bien que les adolescents, filles et garçons confondus, sont des cocottes-minutes prêtes à exploser à tout moment à cause de toutes ces hormones qui ne cessent de secouer leurs esprits et leurs corps ! Nous avons tous été adolescents, on ne va pas se voiler la face. On sait ce qui se passe entre deux adolescents quand ils sont seuls !

Pourrais-je blâmer la maman en question ? Elle ne faisait que protéger sa fille. Certes, l’intention était noble, mais les moyens furent désastreux. Empêcher une adolescente d’interagir avec ses pairs, cause des dégâts considérables dont la portée s’étale sur des décennies. Le manque d’interaction retarde la maturité psychologique, émotionnelle et probablement la maturité physique de la personne en question. C’est en interagissant avec les gens que l’on apprend sur la nature humaine, les sentiments, les jeux psychologiques. On apprend aussi à lire les situations et les gens. On apprend sur soi-même, sur ses propres sentiments, ses défauts, ses qualités, ses limites, etc. Surtout, interagir avec les gens et nos pairs, est la meilleure leçon de vie que l’on puisse obtenir. En interagissant avec les gens, on apprend également à se débrouiller, oui, à se débrouiller. On en apprend des trucs…On peut aussi apprendre à manipuler, à mentir, à répondre du tac au tac, et j’en passe. On acquière un ensemble de compétences qu’aucune école ne pourra nous apprendre.

Malheureusement pour mon amie, l’interdiction de sortie ne lui conféra aucune de ces compétences et une fois son secondaire fini, sa famille l’envoya en Europe, illico presto, comme ce fut la tendance au début des années 2000. La jeune fille n’avait pas encore entamé sa deuxième décennie sur notre planète bleue et la voilà, seule dans un pays étranger.

Ce n’est qu’après plus d’une décennie, qu’elle me parla de son calvaire, lors d’une soirée bien arrosée à Montréal. Elle y venait souvent pour voir sa sœur et une de ces fois, on s’est parlé afin que l’on puisse se voir. Un rendez-vous fut fixé et nous avons passé une belle soirée bien qu’elle fut coupée de temps par ses expériences poignantes. Elle m’a raconté en de termes très vifs la désorientation, la peur, le désarroi qu’elle vécut une fois arrivée en Europe toute seule à l’âge de 19 ans. Elle m’a parlé ouvertement et avec candeur, combien elle s’est sentie perdue dans ce pays étranger, sans le soutien moral et psychologique de sa famille. Mais elle a insisté sur le plus grand choc : le passage de « prisonnière » à la liberté totale.

Ce changement abrupt, fut impardonnable, dur, déstabilisant, rempli de pièges, de nuits blanches et d’anxiété. Elle réalisa tout d’un coup qu’elle ne savait pas faire le minimum requis pour vivre car sa famille l’avait couvé toute sa vie. Elle réalisa combien les interactions avec les gens étaient difficiles. Elle se sentait comme un nouveau-né parachuté dans un monde qu’elle ne comprenait pas, même si elle avait atterri dans un pays francophone. Son français a toujours été impeccable et il l’est encore. Ce ne fut pas un problème de langue ou de culture. Ce fut un problème que je qualifierais d’humain et d’immaturité émotionnelle.

Elle m’a aussi parlé combien il fut difficile pour elle d’avoir des relations amoureuses avec les jeunes hommes de son âge. Elle est sortie avec des burundais, des rwandais et même avec des gens d’autres cultures. Cependant, elle revenait toujours au même endroit ; elle ne savait pas comment gérer une relation amoureuse vu qu’elle n’en avait jamais eu. Elle était une novice et elle avait peur. Elle était vierge jusqu’à ses 24 ans. Elle avait peur de l’intimité, de s’ouvrir aux autres.

Je sais que pour certains, ce problème n’en est pas un. Pourtant, le vrai problème réside ailleurs. Elle m’a avoué que son innocence, pour ne pas dire son ignorance des relations interpersonnelles et amoureuses, attirait des hommes narcissiques, des manipulateurs, ces parasites qui savent repérer une « proie facile », c’est-à-dire une jeune fille timide, à la confidence balbutiante, à l’allure incertaine et à la force de caractère encore naissante. Malheureusement pour elle, ses relations furent dures, vides d’émotions et quelque peu chaotiques. Elle m’a aussi avoué qu’elle n’a malheureusement pas eu un bel exemple d’harmonie de couple et d’amour car ses parents avaient la fâcheuse habitude de crier et de se battre, en privé et parfois devant mon amie et ses frères et sœurs.

Heureusement pour elle, la thérapie l’a grandement aidé. Elle est aujourd’hui maman d’une petite fille adorable et elle a une excellente relation avec son ex-mari, qui est aussi le père de sa fille. Elle m’a dit avant-hier, qu’elle ne commettra jamais les erreurs que sa mère a commise ; elle parlera avec sa fille de tout et de rien. Elle ne veut en aucun cas enfermer sa fille dans une prison dorée, car comme disait Cheb Khaled dans Aïcha, « des barreaux sont des barreaux même en or ». Elle veut installer un climat de confiance et elle veut laisser sa fille être libre tout en mettant des garde-fous et des barrières, afin d’éviter qu’on vire au libertinage.

Elle en a voulu à sa mère mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Elle comprend que sa mère fut simplement une « victime » ou représentante des us et coutumes de son époque. Elle pensait bien éduquer sa fille, elle pensait surtout la protéger. Mon amie m’a raconté qu’elle comprend la peur que sa mère devait ressentir. Elle m’a parlé de cette peur inexplicable que tout parent doit ressentir : la simple peur que quelque chose de mal arrive à sa fille. Chaque fois qu’elle y pense, son sang ne fait qu’un tour.

Néanmoins, elle est aussi consciente qu’elle ne peut pas protéger sa fille contre tous les maux du monde. Elle est consciente que ses moyens ont des limites. Elle préfère raisonner avec sa fille, lui parler, la pousser à comprendre ses choix. Elle est aussi consciente que sa fille commettra ses propres erreurs et qu’elle n’y pourra rien.

Je lui ai parlé avant-hier et je lui ai dit combien j’admirais sa personne, sa clairvoyance, sa prise de conscience pour régler ses problèmes de cœur et surtout d’avoir pris soin d’elle. Elle a su briser ce cercle quelque fois vicieux de l’éducation à la burundaise qui créée plus de problèmes au lieu d’offrir des solutions. Tout n’est pas mauvais dans cette éducation mais il y a certainement plusieurs choses à améliorer.

Je te salue encore ma chérie ! Je te salue de ne plus être prisonnière du passé.

Puisses-tu faire faire des émules !

Enfin, ce n’est que mon humble avis !

Sur ce, merci pour votre attention et rappelez-vous que sourire est un cadeau du ciel, alors veuillez sourire autant que vous pouvez et je vous souhaite de passer une bonne journée. 

Freeman. B

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