MON PARCOURS D’IMMIGRANT.

J’ai longtemps hésité à parler de mon histoire. À vrai dire, je ne suis qu’un conteur depuis quelques années et cette vocation prend énormément de temps avant de devenir une réelle compétence, pour ne pas dire une réalité. De surcroit, j’avais besoin d’encore plus de temps pour aiguiser cet art dont le pilier principal est la communication. Je me devais de raconter mon histoire d’une manière limpide, concise et honnête. La dernière qualité, si je puis l’appeler ainsi, est difficile à gérer. Nous avons tous tendance à exagérer certains détails et/ou en omettre d’autres quand on parle de notre parcours.

Probablement que le silence relié à notre histoire provient du fait que l’on a tous peur d’être jugés, d’être ignorés, d’être catégorisés injustement ou maladroitement et surtout d’être incompris. La communication est un art complexe, compliqué et hautement subjectif. Ainsi, la prudence a toujours été de mise. Cependant, le silence est la pire option à choisir. Le silence efface l’histoire et, parfois, il la met aux oubliettes. Il est facile de se perdre dans les tentacules de la vie et de notre propre parcours. On peut s’autoflageller par la suite, car on commence à prononcer les fameux mots « j’aurais dû parler, j’aurais dû dire quelque chose, maintenant il est trop tard ». Il n’est jamais trop tard.

L’hésitation qui me hantait, pourrait très bien être appelée « prudence », ce qui est un autre moyen de se dédouaner et d’assigner le blâme, si blâme il y a, aux autres, aux circonstances, etc. Mon silence est-il condamnable ? Peut-être qu’il l’est. Peut-être que je n’étais pas prêt. Mais à vouloir toujours repousser la publication de la vérité, ne suis-je pas en train de renier qui je suis ? Ne suis-je pas en train d’étouffer mon histoire intentionnellement ou par simple paresse ou par pure appréhension ?

Suis-je allé trop loin ? Ai-je traversé l’océan Atlantique et tout un continent pour me taire ? Ai-je quitté mon pays d’origine pour arriver dans un pays étranger et étrange pour ne plus parler ? La question principale et cruciale est : « Suis-je allé jusqu’à renier mon parcours de réfugié et d’immigrant ? » Franchement, je dirais que oui sans toutefois dire que ce fut la seule raison. Il n’y avait et il n’y aura jamais aucune honte associée à mon silence et encore moins à mon parcours. Il est temps d’en parler et l’écrivain expérimenté que je suis pourrait le faire avec compétence, voire brio, arrogance artistique oblige !

Je savais qu’il m’était impossible de raconter mon histoire sans l’avoir comprise. Raconter tout et n’importe quoi, sans analyse, aurait été un exercice périlleux. Il aurait été facile de se perdre. Cela fait presque deux décennies que je vis au Canada, au Québec, ma belle province et à Montréal, la meilleure ville au monde. Je suis ici chez moi, chez nous comme on dit en bon québécois. Montréal est devenu ma terre promise, mon Jérusalem, ma Mecque. Il a fallu que j’étudie mon parcours avant d’en parler. J’ai passé plusieurs années à étudier mon environnement et l’effet que ce dernier avait sur ma personne. Mon analyse est subjective, personnelle et personnalisée. Mon parcours m’appartient et il ne ressemble à aucun autre parcours. Comme les flocons de neige, chaque histoire est unique.

Probablement que je ne voulais pas tomber dans le fameux stéréotype de l’immigrant qui s’est battu contre vents et marrées pour arriver dans un havre de paix qu’est le Canada et le Québec en particulier. L’identité, ou plutôt les identités, cet amas de plusieurs facteurs qui font de moi aujourd’hui la personne que je suis, est une définition aussi unique que mon ADN. La recherche de mon identité a franchement commencé au cours de l’été 2003, où j’ai lu « Les identités meurtrières », le chef d’œuvre de l’immortel Amin Maalouf. Je ne pourrais pas expliquer en de termes adéquats la beauté de cette œuvre, écrite par un immigrant, qui parle de son parcours de réfugié et d’immigrant de son Liban natal vers la France. Je recommanderais ce livre à tout le monde.

Quand j’y pense, l’immigration était inscrite dans mon ADN, bien avant que je vienne au monde. Mon père, Burundais a immigré en Grèce pour y étudier la médecine. Il a passé plus de 25 ans de sa vie dans le pays d’Hippocrate et il a rencontré une belle et formidable femme Grecque. Ils se sont mariés et ils ont eu deux fils. Ensuite, ma mère a immigré au Burundi et elle y a vécu pendant 27 ans. Deux personnes, qui n’ont rien en commun, se sont mises ensembles et outre les formidables gènes qu’ils m’ont transmis, elles ont aussi inscrit le gène de l’immigration, de la migration, des voyages, de l’adaptation, des langues dans mon être.

Je suis donc Grec, Burundais, Canadien, Québécois, au teint beige, à la chevelure inexistante, réfugié, immigrant, citoyen du monde et amoureux du monde et des peuples. Oui, j’ai fui le Burundi. Cela est une partie intégrale de mon histoire. Mais ce n’est pas la seule partie pertinente, elle ne saurait l’être. Personne ne peut être confiné (drôle de terme à utiliser ces jours-ci !) à une seule catégorie.

L’une des batailles internes de tout immigrant, réfugié ou migrant, est la relation souvent conflictuelle qu’il a avec sa terre natale. Tout le monde veut retourner chez soi mais cela n’est pas toujours possible. Et parfois, se retrouver à être plus à l’aise dans son pays d’accueil, peut être une source d’embarras, de conflit ou dans de rares cas, de honte. Certaines personnes ont peur que si cela arrive, ça signifiera qu’ils n’aiment plus leur pays d’origine, qu’ils le renient, qu’ils le laissent tomber. Il y aura un sentiment de trahison et d’abandon dans leurs cœurs. La culpabilité est aussi au rendez-vous. Quid de leurs enfants qui sont nés dans leur pays d’adoption ? Comment feront les parents pour apprendre à leurs enfants les us et coutumes, les traditions, la langue et la terre de leur pays d’origine ?

C’est un des nombreux dilemmes cornéliens de l’immigration et de la migration. Comment vivre sa nouvelle vie sans renier une partie intégrale de soi ? Comment gérer la nouvelle paix émanant du pays d’adoption et l’appréhension émanant de l’incertitude concernant le pays d’origine ? Comment s’intégrer sans perdre une partie de soi, de son identité, de sa langue, de sa religion, de ses habitudes ? Comment vivre en harmonie avec l’appartenance à deux, trois, voire quatre mondes ? Comment vivre dans un monde qui ne cesse de changer à la vitesse de la lumière ? Comment ne pas se sentir coupable d’avoir immigré alors qu’il y a tant de gens qui sont restés et qui vivent dans des conditions déplorables, qu’elles soient économiques, sociales, administratives et sécuritaires ? Comment vivre si le pays d’accueil n’est pas aussi accueillant qu’on le croyait ? Comment naviguer dans ce nouveau monde dans lequel on fut parachuté sans avoir pris des cours d’atterrissage afin de poser les pieds sur terre avec douceur ?

Tant de questions et peu de réponses. Sans oublier qu’il n’existe aucune réponse standard dans cet univers. Mon parcours d’immigrant n’est pas près de toucher à sa fin. Je le vis tous les jours et j’apprends tous les jours la réalité d’être un immigrant. Parfois je suis entièrement canadien sans me sentir québécois. Parfois, je suis entièrement québécois sans être entièrement canadien. Parfois, je suis burundais sans être grec. Parfois, le grec en moi prend le dessus et chasse le burundais.

Mon parcours est ainsi. Je sais qu’il est unique mais je sais tout autant que plusieurs personnes ont des expériences similaires aux miennes. Nous sommes tous semblables malgré les différences qui existent et qui nous séparent. Je continuerais à raconter mon parcours et je citerais des anecdotes occasionnellement. Mon histoire vaut la peine d’être racontée. Elle est vivante et elle continue à vivre !

Ce n’est que mon histoire après tout !

Sur ce, merci pour votre attention et rappelez-vous que sourire est un cadeau du ciel, alors veuillez sourire autant que vous pouvez et je vous souhaite de passer une bonne journée. 

Freeman. B

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