Pauline…short story- deuxième partie.

Robert était assis dans son fauteuil mauve fétiche, le regard perdu dans un livre, comme il le faisait tous les matins depuis les 10 dernières années. Il ferma son livre et il jeta un coup d’œil sur sa montre ; il était onze heures et dix-sept minutes. Isabelle n’avait pas donné de signe de vie alors qu’elle avait promis de le faire dès qu’elle parlerait à Pauline. Cette dernière évitait les appels de ses parents depuis deux jours consécutifs et l’inquiétude de Robert augmentait exponentiellement avec le temps. Isabelle avait tenté de le rassurer, sans trop de succès. 

« Je lui parlerais, ne t’inquiète pas », avait dit Isabelle, la veille, en se brossant les dents. Robert était assis sur son lit, tout habillé, le regard inquiet. Il entendit Isabelle cracher et rincer sa bouche. Elle entra dans la chambre et s’arrêta net.

« T’as mis une croix sur le dodo que tu chéris tant ? »

« Notre fille ne nous a pas parlé depuis deux jours et toi tu fais des blagues…Je suis anxieux et inquiet. Et maintenant je suis encore plus inquiet de voir que tu ne sois pas inquiète ! ».

Isabelle lâcha un soupir et elle sourit.

« Chéri, t’as encore pas mal de choses à apprendre sur notre Pauline, la petite rebelle. Le militaire en toi refuse probablement de voir cette rébellion. Ton cerveau est formatté pour voir l’ordre et le désordre dans les casernes, mais pas dans la vie de tous les jours. »

« J’adore quand tu parles comme un moine bouddhiste ! », lâcha Robert, avec un brin d’exaspération.

Isabelle sourit de plus belle et lâcha un petit ricanement.

« Il vaut mieux que je parle clairement avant que tu aies un AVC. Bon, je vais tâcher d’être aussi claire que l’eau de roche. Quand Pauline disparait ainsi, et elle fait souvent, cela veut dire qu’elle est chez Lupita, sa sœur siamoise. Comment je le sais ? Ben, Lupita m’envoie toujours un message pour me dire que Pauline passera la nuit chez elle. Et j’ai reçu un message pareil hier. Donc, arrête de t’inquiéter parce je vais finir par m’inquiéter. »

Robert commença à déboutonner sa chemise et il s’arrêta au deuxième bouton. Il était visiblement nerveux.

« T’es sûre qu’elle va bien ? Être chez Lupita ne veut pas nécessairement dire que tout va bien. J’ai un mauvais pressentiment et là c’est le militaire et le père qui parlent. »

Un long silence s’installa entre le couple. Isabelle se glissa dans le lit et Robert enleva ses habits et enfila son pyjama. Avant de se glisser à côté de sa femme, cette dernière, l’air pensif et perplexe, finit par exprimer ce que Robert ressentait déjà.

« Tu as raison. Demain, je demanderais à Terry de me déposer chez Lupita. Je t’appellerais une fois là-bas ».

Il rejoua la conversation une demi-douzaine de fois dans sa tête. Il finit par rouvrir son livre, décidé de continuer son rituel matinal. Il lit quelques lignes et il referma son livre avec une légère dose d’hargne. Il mit le livre de côté, il se leva et il alla se mettre devant la fenêtre. Il espérait voir sa femme et sa fille mais rien. Pour la première fois, en une dizaine d’années, son instinct paternel et son sixième sens acquis lors de son passage de 30 ans dans l’armée, étaient alignés et cela amenait une appréhension dans son cœur. Il n’aimait guère ce sentiment mais il n’arrivait pas à le chasser non plus. Instinctivement, il regarda sa montre pour la énième fois ; il était onze heures et quarante-huit minutes. Il alla dans la cuisine et se fit un thé. Il revint et se mit devant la fenêtre. Décidément, la vie civile était presque aussi compliquée que la vie militaire, la seule vie qu’il avait connu en tant qu’adulte, depuis qu’il s’était engagé dans l’armée, à l’âge de 21 ans, une fois son baccalauréat en communication de l’université catholique de Louvain obtenu. Depuis qu’il avait dit au revoir à l’armée, sa routine avait changé, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur ? Il était à la maison tous les jours et il pouvait profiter de ses enfants, mais ces derniers étaient désormais adultes et ils avaient quitté la maison familiale. Il aurait aimé connecter plus avec ses trois filles et son fils mais le temps ne coule que dans un seul sens ; rattraper le temps perdu n’existe que dans les romans de science-fiction. La seule consolation, fut qu’il pouvait passer plus de temps avec sa femme et il avait appris à reconnecter avec elle. Être à la maison à longueur de journée, quand on a passé les 30 dernières années à y être que quelques jours par semaine, voire par mois, était tout un défi. Au moins, Isabelle, dans toute sa bonté, était patiente avec lui. On aurait dit qu’ils reconnectaient en tant que couple et cela avait amener son lot de problèmes ar il ressemblait à un poisson hors de l’eau.

Quant au pire de la retraite, c’était la perte d’identité. Du jour au lendemain, Robert était passé de brigadier général, à citoyen lambda. Il était un homme retraité, comme il en existe des millions au Canada. Il n’avait rien de spécial car il se fondait dans la masse des retraités. Cependant, être un citoyen sans aucune importance avait affecté son mental, son humeur et il avait dû redéfinir sa vie. Ce ne fut pas facile mais Isabelle fut d’une aide immense. Elle avait vu combien son mari était désemparé. La routine militaire avait disparu, il n’y avait aucune inspection des troupes ou des armureries à faire, il n’y avait aucun dossier urgent à régler, aucun conseil des ministres, aucune réunion d’état-major des armées, aucune intervention de dernière minute à planifier et à exécuter, bref, sa vie avait changé d’une manière totale. Passer d’une personne que toute la caserne saluait et craignait, à un homme dans la soixantaine qui promène son chien en hiver, fut un coup de poing cinglant dans sa face mais il avait fini par apprécier l’humilité acquise lors de la dernière décennie.

Pour un homme qui avait tout vu en tant que militaire, ça l’amusait parfois de voir qu’il était perdu dans la vie civile. Il avait connu la paix, la guerre, l’insécurité qu’amène chaque conflit, les accords de paix, les armistices qui n’étaient jamais respectées par les différents belligérants, la reconstruction d’un pays en ruine, et aujourd’hui, malgré ce curriculum impressionnant, il était déboussolé. Comme il l’avait si bien dit à Isabelle, « quand on est militaire et surtout quand on a connu la guerre, l’esprit et le corps sont occupés tout le temps. Le stress et les balles qui sifflent à quelques mètres des oreilles, sont terrifiants mais aujourd’hui, j’ai plus peur de savoir que les jours qui me restent seront tout simplement similaires ou identiques. Échapper à la mort pendant un temps de guerre, et mourir d’ennui, n’est-ce pas le comble du comble ? ». Isabelle ne put s’empêcher de rire à gorge déployée et il avait fini par rire avec elle. L’absurdité de la vie était encore plus palpable chaque jour que le soleil faisait sa rotation. Bien qu’ils aient ri, Isabelle avait compris que son mari traversait une période difficile et elle fut encore plus patiente avec lui. 

Il regarda sa montre. Il était midi et trois minutes. Isabelle était partie avec Terry, leur cadet, vers 11 heures du matin. Sachant que Lupita, habitait à 20 minutes de leur maison, Isabelle aurait dû faire signe afin de rassurer Robert que Pauline n’était pas malade. Il prit son téléphone et il appela sa femme. Aucune réponse. Il appela Pauline, pas de réponse. Il appela Terry, mais ce dernier lui répondit par texto qu’il allait le rappeler. Joelle, l’ainée ne parlait pas à Pauline, donc il aurait été inutile de l’appeler. Les deux sœurs, après une âpre dispute, faisaient un concours pour voir qui serait la plus têtue et la plus orgueilleuse. Jusque-là, elles étaient ex-aequo dans leur bêtise commune. Il finit par appeler Camille, la deuxième fille, mais il n’eut aucune réponse non plus. Il se leva et décida d’aller chez Lupita directement, car le suspense et l’inquiétude commençaient à le ronger de l’intérieur. Il ouvrit son application Uber, mais avant de l’utiliser, il reçut un appel de Terry. Ce dernier lui dit qu’il était à trois minutes de la demeure familiale. Robert se rassit dans son fauteuil et il reprit péniblement la lecture. Il ne désirait pas montrer à Terry combien il était inquiet. Le cadet de la famille fit son entrée exactement cinq minutes après. Il salua son père et alla se chercher quelque chose à boire. Il revint avec une bière.

« Ben, dis donc, tu commences tôt aujourd’hui ».

« Il est déjà midi, mon général. T’en veux une ? »

Robert sourit et hocha sa tête pour dire non. Terry aimait utiliser le terme « mon général » quand il était frustré ou exaspéré. On ne devient pas brigadier-général sans comprendre la psychologie humaine. Lire une situation et les gens, fut un atout incroyable que Robert possédait.

« T’as déposé ta mère chez lupita ? », finit par demander Robert. Terry hocha simplement de la tête. Son père remarqua directement la perplexité qui régnait dans la tête de son fils.

« Terry… ». Ce dernier leva son regard par reflexe. « Parle-moi », lâcha son père.

« Qu’est-ce que tu veux savoir, papa ? Que je suis inquiet et que je ne sais pas quoi faire avec toutes ces foutues informations que j’aies dans ma tête ? »

« Écoute, peut-être qu’en parler, soulagera ton esprit. Peut-être qu’en parler allégera ta peine. Je ne sais pas, fiston. Garder le silence et être rongé de l’intérieur n’est pas nécessairement la meilleure solution ». 

Terry finit sa bière et vint s’asseoir à côté de son père.

« Papa, tu sais, je me dois de protéger l’intégrité de ma sœur ».

« Certainement, mais à quel prix ? »

Terry s’affala sur la chaise, pensif. « Hmmm », lâcha son père, avec autorité. Terry se rassit convenablement, voulant dire tout droit, les épaules et le dos droits. Robert détestait voir ses enfants marcher ou s’asseoir avec le dos voûté. « La droiture dans la posture amène la droiture dans la pensée et la parole » était une de ces nombreuses phrases fétiches et ses enfants les respectaient comme s’ils étaient des subordonnés habitant une caserne que dirigeait leur père avec sa main de fer.

« Ce n’est pas comme si Pauline avait un cancer ! Il ne faudrait pas exagérer non plus ! »

« C’est vrai, t’as raison. Peut-être que je m’inquiète sans aucune bonne raison. Tu as raison, un cancer serait la pire des choses. »

« Ouais… », répondit nonchalamment Terry. « Un parasite, ce n’est pas mieux… ».

« Un parasite ? », demanda Robert, les sourcils froncés.

« Quoi ? »

« Pourquoi t’as utilisé le mot « parasite » fiston ? Est-ce que ta sœur est malade ??? »

« Non, papa. Elle n’est pas malade ! Je t’assure ! »

« Ok. Alors pourquoi t’as utilisé ce terme ? »

« Je ne sais pas. Il est sorti comme ça ! » et il partit se chercher une bière. Robert regarda Terry avec un mélange de méfiance et d’exaspération. Il voyait que Terry était nerveux. Il était parti chercher une bière dans le frigo et il préféra la boire dans la cuisine, loin de son père. Cela éveilla la curiosité de Robert encore plus. Il voyait bien l’inconfort dans le comportement de son fils. Ce dernier était debout et il buvait sa bière plus rapidement que la précédente, en s’appuyant sur la table de la cuisine, comme s’il avait absolument besoin de ce support physique. On aurait dit qu’il avait peur de s’écrouler. Robert comprit que Terry cachait quelque chose. Robert se demandait ce qui se passait.

Terry vida la deuxième bouteille de bière plus vite qu’un caméléon avale un insecte. Il mit sa main sur la poignée du frigo et soupira en regardant le sol. Probablement qu’il avait oublié que son père le regardait. Il prit une troisième bière.

« Terry, vient ici ! ».

Le ton de cette commande fit sursauter le jeune Terry. Il se ressaisit et il mit la bière sur la table de la cuisine. Il s’approcha de son père, lentement, anxieux, car le militaire venait de refaire surface. Il s’arrêta à deux mètres de son père. Ce dernier se leva et s’approcha de son fils, jusqu’à ce que leurs visages fussent à une trentaine de centimètres. Terry était plus grand de dix centimètres et plus large d’épaules. Cependant, l’autorité légendaire de son père, sa force de caractère et sa force physique malgré la cinquantaine bien entamée, donnait un mètre de plus en hauteur à l’ancien brigadier-général. Tout d’un coup, Terry avait peur de son père, ce parent autoritaire qui aboyait souvent des ordres dans la maison quand il était gamin. Il se ressaisit et regarda son père droit dans les yeux.

« Fiston… ».

Robert ne put finir sa phrase. Il se retourna et se resigna à garder ses pensées à l’intérieur de son âme. Il se mit devant la fenêtre pour la énième fois. Terry n’avait jamais vu son père, si…vulnérable. Il n’avait jamais vu son père hésiter. Il semblait incertain, anxieux, et perdu. Terry décida de faire le premier pas et tendre la main à son père. Il se mit à côté de son père et mit la main sur son épaule, dans l’espoir de rassurer son papa déboussolé.

« Tu as utilisé le mot parasite, fiston…et pour une raison qui m’échappe, je n’arrive pas à oublier ce mot ! ».

« Pourquoi ? »

« Un parasite est un organisme étranger indésirable qui a élu domicile dans le corps sans notre consentement ! Et qui plus est, cet organisme n’est d’aucune aide, au contraire, il nous vide de toute notre force vitale ».

« Je t’ai dit, je ne sais pas pourquoi j’ai utilisé ce mot, papa ! ». C’est à ce moment que Robert se retourna, l’air sévère, afin de fixer son fils. Terry expira, sachant bien que la conversation allait prendre une tournure noyée dans le sérieux.

« Quelle est la première leçon de tout discours ? ». Robert utilisa toute son autorité et Terry sentit le vent changer mais il ne voulait aucunement prendre ce virage conversationnel.

« Sérieux, papa ? On va jouer encore à ce jeu ? »

« Terry… », répondit Robert avec un ton plus aiguisé et coupant qu’un katana.

« La première leçon de tout discours est que chaque mot utilisé possède un sens précis et le choix des mots est indicatif de notre état d’esprit ». Terry avait récité les foutus principes de son père depuis qu’il avait six ans. Maintenant, après plus de vingt ans à les réciter quotidiennement, il les connaissait mieux que son père, qui en était le créateur.

« Ok. Alors pourquoi le choix du mot « parasite » ? », demanda Robert, l’air curieux.

« T’aurais aimé que je dise tumeur ? »

« C’est du pareil au même, fiston. Tu fais toujours référence à quelque chose de néfaste. Et si jamais je prends le mot parasite, je le mets en parallèle avec l’absence de ta sœur, ton omerta digne d’un film de mafieux, ton air grave, le fait qu’aucune femme de notre famille ne réponde au téléphone, je me dis que quelque chose d’assez sérieux est arrivé ».

Terry ne dit rien. Son visage prit un air encore plus grave. Robert remarqua que Terry serrait les poings et il serrait ses dents encore plus fort. Robert décida de se lancer dans le vide. Il ne supportait voir Terry ainsi, l’esprit torturé et le corps fatigué.

« Dis-moi fiston, est-ce que ta sœur est enceinte ? »

Terry n’eut aucune réaction. Il baissa simplement les yeux et un silence lourd s’installa entre les deux hommes. Robert s’approcha de son fils et ce dernier leva les yeux pour croiser le regard de son père.

« Si elle est enceinte, pourquoi n’es-tu pas content fiston ? Tu adores ta sœur et l’idée de devenir tonton pour la troisième fois devrait t’enchanter ! Tu devrais être en train de sautiller comme un chevreau. Mais t’as l’air triste. Que se passe-t-il ? », demanda Robert, l’air sincèrement inquiet.

Terry prit une profonde bouffée d’oxygène. C’est à ce moment que père et fils virent Isabelle sortir d’une voiture, sans doute un Uber, et entrer dans la demeure familiale. Terry lâcha un soupir de soulagement. Robert mit sa main sur la nuque de son fils et lui demanda gentiment d’aller faire un tour, le temps que le couple se parle sans se soucier d’être politiquement correct.

Terry croisa sa mère à la porte d’entrée. Il lui donna un bisou et lui dit bonne chance à l’oreille. Isabelle sourit et lâcha un petit « merci mon chéri ! ». Elle referma la porte derrière elle et chercha son mari du regard. Robert était dans la cuisine, en train de boire la bière que Terry avait sorti tantôt. Il était debout et Isabelle sut immédiatement que leur conversation n’allait pas être facile. Elle s’approcha de lui et l’embrassa sur la joue. Isabelle sentit aisément la raideur de son mari et elle se mit à l’autre bout de la table, bien en face de Robert. Un long silence s’installa. Ils étaient debout et ils se regardaient sans dire un seul mot.

« Comment va Pauline ? »

« Elle va bien. Elle est enceinte ».

Robert ne dit rien. Il prit une gorgée de sa bière. Lui et sa femme avaient une manière étrange de communiquer. Leurs amis qualifiaient leur mode de communication comme « brutal, précis, drôle et fou ». Robert et Isabelle utilisaient les mêmes mots que la planète entière mais aux yeux d’une tierce personne, ils parlaient une langue extraterrestre. Même leurs propres enfants, pourraient les écouter parler et ne saisiraient pas comment ils pouvaient être sur une même longueur d’onde. Leur communication défiait l’entendement mais elle marchait à merveille pour eux. Joelle, leur aînée aimait dire que ces deux utilisaient la télépathie pour communiquer ce à quoi Isabelle répondit une fois « c’est possible Jojo ! tu m’en diras des nouvelles une fois que tu seras avec la même personne pendant trois décennies ». Robert et Isabelle se parlaient quotidiennement depuis plus de trois décennies. Ils avaient raté 5 jours de conversation en trente ans, et les 5 fois, c’était dû au fait que Robert se trouvait au front. Difficile de parler quand les balles et les obus sifflent !

« Je vois que je ne t’apprends rien, chéri ». Robert hocha de la tête et prit une autre gorgée.

« Terry n’a rien dit de compromettant, je te rassure », lâcha Robert.

« J’imagine que son langage corporel a fait tout le travail ». Robert eut un petit sourire et il hocha de la tête. Terry était une âme pure, un esprit qui aimait la planète entière et la trahison, quelle qu’elle soit, ne faisait pas partie de son vocabulaire.

« Effectivement. Le pauvre ne savait pas où donner de la tête ». Un silence suivit la remarque de Robert. Isabelle était légèrement mal à l’aise. Robert le perçut aisément.

« Nous allons devenir grands-parents pour une troisième fois. Pourtant, on ne saute pas de joie, chérie. Toi, encore moins que moi. On dirait que tu es clouée au sol. Quant à Terry, on dirait que quelqu’un lui a annoncé une triste nouvelle ».

« T’as remarqué aussi ? ». Robert hocha de la tête et prit une dernière gorgée. Il déposa la bouteille vide avec délicatesse. Isabelle fit le tour de la table et elle se mit debout à côté de son mari. Un silence s’installa entre eux et Robert attendit. Il savait que sa femme avait quelque chose d’important à lui dire.

« Michel n’est pas le père de notre futur petit-enfant ».

Robert ne dit rien pendant quelques secondes. Il ne savait pas comment réagir. Isabelle mit sa main sur l’avant-bras de Robert. Ce dernier fit un simple geste pour retirer sa main mais Isabelle l’agrippa.

« Robert, notre petite popo a besoin de nous en ce moment. Ta colère peut attendre, elle devra attendre ! ».

« Tu sais que pour moi… »

« Je ne veux rien entendre ! », répondit sèchement Isabelle, « ton égo d’homme et de militaire devra attendre, il devra se taire pendant un moment. Est-ce clair ? »

À contrecœur, Robert hocha sa tête pour signifier son accord. Il ferma les yeux et prit une énorme bouffée d’oxygène. Il était de la vieille école. Il ne supportait pas comment Isabelle était libérale avec les filles mais ce fut elle qui les avait élevés pendant que Robert était dans l’armée. Isabelle avait bien signifié à Robert que son rôle était d’offrir de l’aide au capitaine du navire et non de désigner la direction. Il avait accepté, à contre cœur, mais il savait pertinemment que sa femme avait fait un excellent boulot avec les enfants. Malgré toute cette éducation stricte, Pauline avait toujours été rebelle et insouciante. Les conséquences étaient simplement un concept abstrait et vague dans le monde de Pauline et un tel comportement exaspérait Robert.

« Tu sais qui est le père ? », demanda Robert avec une émotion dans la voix. Isabelle hocha de la tête, avec une honte palpable écrite sur son visage.

« Pour l’amour du tout-puissant chérie, dis-moi que le père de notre futur petit-enfant n’est pas Ben ».

Isabelle eut un petit sursaut.

« Ben ? Pourquoi tu as pensé à Ben ? »

« Parce qu’il serait la pire personne. Je n’ai jamais aimé ce gars ».

« Non, chéri. La pire personne est bien le père de notre futur petit enfant ».

« De quoi tu parles ? C’est qui le père ? », demanda Robert, dont le visage était couvert d’incrédulité et d’impatience. Isabelle inspira un bon coup.

« C’est Alfred ».

« Bon, ça va quand même. J’aime bien Alfred ».

Le soulagement fut évident sur le visage de Robert ce qui irrita Isabelle. Cependant, après quelques secondes, elle se rappela que Robert ne connaissait que le bon côté d’Alfred, ce côté charmant et charmeur qui cachait une brute et un lâche. Que faire ? Tout lui dire ? Elle se rappela que Pauline lui avait demandé de garder les secrets des abus d’Alfred. Soudainement, malgré les années qui s’étaient écoulées, Isabelle se sentit coupable d’avoir caché une telle information cruciale à son mari. Ce fut la seule information qu’elle avait gardée pour elle, le seul secret entre elle et son mari. Elle sentit une furie intense monter en elle. Alfred, cet énergumène avait bien joué son jeu ; voilà que Robert l’aimait bien. Elle serra les dents et inspira un bon coup.

« Hum…tu t’apprêtes à lâcher une bombe toi… », dit solennellement Robert. Il croisa ses bras sur sa poitrine, prêt à encaisser le choc.

« Oh mon chéri, t’as aucune idée. Sache qu’en te parlant, je vais trahir notre petite popo mais je pense qu’il est temps que tu saches la vérité ».

« Ok. Je commence à m’inquiéter ».

« Promets-moi une chose, mon chéri ».

« Quoi ? »

« C’est délicat ».

« Ok. Si tu utilises ce mot, c’est que c’est vraiment délicat ! Vas-y, exprime-toi ma chérie, après tout, tu es la reine de la délicatesse ». Robert lui fit un clin d’œil. Elle eut un petit sourire. Elle savait qu’elle ne sourirait plus pendant un moment. Robert resta figé, attendant l’information. Isabelle ne dit rien pendant une minute. Elle hésitait, elle cherchait les mots et elle était perdue. Robert fit un geste avec ses mains pour signifier à Isabelle son impatience et l’inciter à parler.

« Attends deux secondes », dit Robert, soudainement, comme s’il venait d’avoir son moment d’Eureka. « Et Michel dans tout ça ? ».

« Je ne sais pas. Je ne pense pas que notre Pauline sache quoi faire non plus ».

« Michel est trop malin. Je pense qu’il sait déjà. Et s’il sait, c’est que notre Pauline risque de se retrouver comme une mère célibataire ».

« Il est venu chez Lupita. Il nous a tous surpris ».

« Il sait, alors ».

« Qu’est-ce qui te fait dire cela ? »

« Sixième sens ».

« Le même sixième sens qui ne t’a pas prévenu quand tu tombais amoureux d’Alfred ? », dit Isabelle avec un air moqueur enveloppé d’une petite dose de mépris. Robert pencha un peu sa tête et il fronça ses sourcils, l’air curieux.

« Ok…Si je me fie au ton utilisé et à l’humeur actuelle, il faudrait que j’aie une dent à piquer contre Alfred ». Isabelle ne dit rien, elle ne fit que regarder le sol, un signe ostentatoire de gêne que Robert capta aisément. « Isabelle, c’est quoi le problème avec Alfred ? », demanda-t-il avec un air sérieux et grave. Il sentait que toute cette conversation n’ira pas dans une direction teintée d’optimisme.

« Avant de commencer, tu dois me promettre une chose cruciale ».

« Ok. Quoi ? ».

« Tu dois me promettre de ne pas tuer Alfred ».

« De quoi tu parles ? Pourquoi je ferais du mal à Alfred ? », demanda Robert, abasourdi.

« Promets-moi, Robert ».

« Je ne comprends pas pourq… »

« PROMETS-MOI, ROBERT ! », lâcha Isabelle, hystérique.

« Ok, c’est bon, je te promets. Calme-toi ma chérie ! »

Le silence qui suivit, dura une éternité. Robert voyait qu’Isabelle essayait, tant bien que mal, de retrouver son calme. Sa sortie hystérique surprit Robert car sa femme n’agissait jamais de la sorte. Elle était de nature calme et élever la voix ne faisait pas partie de son répertoire de femme grâcieuse.

« Ça va mieux ? ».

Robert posa cette question sachant très bien qu’Isabelle venait de se ressaisir.

« Oui, ça va. Je m’excuse. Je ne voulais pas crier ».

« Ne t’inquiète pas, chérie », répondit Robert tout en mettant ses mains autour des épaules de sa femme. Il la prit dans ses bras et elle commença à sangloter, longuement. Robert ne bougea guère. Il serra sa femme encore plus fort, afin de la rassurer. Au bout de quelques instants, Isabelle se retira des bras de son mari et elle essuya ses larmes.

« Maintenant, s’il te plait, explique-moi ce qui se passe. Je suis inquiet pour notre Pauline mais je suis probablement plus inquiet de te voir pleurer ». Isabelle se tourna vers son mari.

« Tu as promis de ne pas tuer Alfred et tu dois tenir ta promesse », répéta Isabelle. Robert fronça les sourcils.

« Isabelle, je perds patience en ce moment. Oui, j’ai promis de ne pas tuer Alfred ! Et si tu veux, je peux te le promettre mille fois de plus ! Maintenant, c’est à ton tour de me raconter ce qui s’est passé entre Alfred et Pauline ».

Isabelle raconta à son mari tout ce qu’elle savait sur l’histoire sordide d’Alfred et Pauline. Elle lui parla des coups, des bleus sur les côtes de Pauline, des menaces verbales, des manipulations, la peur qu’avait Pauline que ses parents découvrent ce qui se passait, la honte qu’elle ressentait de ne pas pouvoir se détacher de cet homme qui était toxique, les soirées qu’elle a passées à pleurer dans sa chambre, la solitude qui accompagne les abus, son incapacité à en parler à ses sœurs et à son frère. Isabelle essaya de son mieux d’amortir les coups qu’elle assenait à son mari mais elle savait que l’instinct protecteur de l’homme et la furie du militaire qu’il était allaient prendre le dessus. Elle avait peur que son mari ne tienne pas sa promesse. Après une quinzaine de minutes, Isabelle se tut. Robert était muet, abattu, en colère, meurtri, et il n’arrivait pas à croire l’histoire que sa femme venait de lui raconter. Un silence s’installa et Isabelle n’était pas sûre qu’elle pourrait répondre aux questions que son mari aurait.

« Dis-moi…est-ce que ce voyou aurait v… ». Robert n’arriva pas à finir sa phrase. Il mit son visage dans ses mains et resta ainsi pendant quelques secondes. Isabelle devait maintenant naviguer prudemment avec Robert.

« Non. Alfred n’a pas violé notre Pauline ». Robert leva son visage et s’approcha de sa femme. Isabelle n’avait pas peur de son mari et elle attendit que ce dernier fût à quelques centimètres d’elle.

« Après tout ce que tu viens de me raconter, après tout ce que notre Pauline a vécu, tu oses me demander de ne pas tuer ce petit fils de pute ??? Je vais l’étrangler avec mes propres mains ! ». Robert lâcha ces mots avec une hargne inouïe, oubliant sa promesse. Un long silence tomba pour la énième fois. Isabelle voyait dans les yeux de Robert que rien d’autre ne lui ferait plaisir qu’étrangler Alfred. Il voyait combien il se sentait trahi, car il avait toujours aimé le jeune homme et ce dernier le lui rendait bien, même si ce n’était que de la manipulation. Et surtout, il avait fait du mal à Pauline.

« Robert, tu ne toucheras pas Alfred ».

« Pourquoi ? C’est quoi ce soudain désir de le protéger ? »

Isabelle regarda Robert avec une incrédulité qui faillit la faire tomber. Son regard incrédule provoqua un froncement de sourcils chez Robert. On aurait dit qu’elle ne comprenait pas le fait qu’il ne comprenne pas sa demande.

« Premièrement, ne m’insulte plus jamais en disant que je désire protéger ce petit fils de pute comme tu l’as appelé. Deuxièmement, on est au Canada ! Ou est-ce que tu as oublié ce petit détail ? ».

« Et alors ? », demanda Robert.

« Non, mais ça va ou quoi ?? On est au Canada ! La police fera une bouchée de toi ! », répondit Isabelle avec insistance, dans l’espoir que son mari reprenne connaissance, car il semblait déconnecté de la réalité.

« Comment sauront-ils quoi que ce soit ? ». Isabelle mit ses mains sur les épaules de son mari et le regarda droit dans les yeux. Robert se tenait debout, les mains posées sur ses hanches, comme un enfant impatient qu’on avait empêché d’aller jouer dehors.

« Robert, je t’aime de tout mon cœur. Je sais que tu es capable de tout faire pour protéger notre famille et c’est une de ces qualités extraordinaires qui font de toi l’homme que j’aime tant. Je sais que tu pourrais tuer ce petit enfoiré avec un seul coup. Je sais ce dont tu es capable. Cependant, on est au Canada. On est à Ottawa, la capitale fédérale ! Au-delà de la police, il y a la GRC, notre chère police fédérale qui est omniprésente ici et tu sais combien les policiers adorent arrêter des suspects noirs. Si on était au Burundi, je t’aurais simplement souhaité bonne chance, tu le sais. Ici, on n’est pas chez nous et on n’a pas les connections qu’on avait à Buja. Si tu le touches, tu finiras en prison. Te perdre est hors de question ! Tu dois me promettre de ne pas le tuer ».

« Il a fait du mal à notre Pauline ! Il a blessé notre fille. Il a non seulement fait du mal à son corps, mais il a aussi blessé son cœur et son âme, Isabelle. Il a touché à la dignité de notre fille ».

« Je sais chéri. Crois-moi, je sais. Et je sais combien notre Pauline en souffre encore ».

« Pourquoi alors est-elle enceinte de lui ? Pourquoi elle traine toujours avec lui ???? ». Sa voix monta de quelques décibels à chaque parole lâchée.

« Je ne sais pas, Robert. Je ne sais pas ». Isabelle répondit avec un désarroi lourd. Elle voyait combien Robert était perdu dans ses pensées.

« Robert, j’ai besoin de t’entendre dire les quatre mots ».

Robert hocha de la tête, à contrecœur mais Isabelle ne fut pas satisfaite.

« Je te le promets ».

Silence.

« Comment as-tu pu me cacher cette histoire ? »

« Pauline m’a interdit de te dire quoi que ce soit. Elle avait peur, et avec raison, que tu tues son ex ».

« Comment a-t-elle pu se mettre cette idée sordide en tête ? ». Isabelle le regarda avec une incrédulité encore plus aigüe que celle d’avant.

« T’es sérieux ? Tu penses que nos enfants ne sont pas au courant que tu fus dans l’armée ou bien plus précisément qui tu fus dans l’armée ? »

« Et alors ? »

« Ben, les gens parlent. Certaines personnes qui adorent parler, ont divulgué certaines de tes histoires dans l’armée. Les cas de Anthony, Basile et Roger sont les plus répandus et toi et moi on sait très bien que ce n’est que le 1% de la partie émergente de l’iceberg ». Robert ne dit rien. Il n’était pas un ange, et il avait tué des gens qui avaient commis des méfaits moindres que ceux d’Albert.

« Va faire une marche pour te calmer, chéri ».

« Je veux voir Pauline ».

« On ira la voir ensemble plus tard, mais pour le moment, va faire une marche. Va calmer ton esprit ».

« Quand tu le dis ainsi, ça sonne simple. Dieu seul sait combien vivre avec cette histoire sera compliqué ». Isabelle s’approcha de Robert et lui fit un bisou. « Je sais mon chéri, va marcher et reviens-moi dans une heure, ok ? ». Robert sortit faire sa marche. Il revint et alla se coucher. Isabelle l’accompagna au lit. Elle le couvrit comme un enfant malade et Morphée, le dieu grec des rêves et des songes, prit Robert dans ses bras immédiatement après qu’Isabelle lui ait embrassé le front pour le rassurer.

Deux heures plus tard, Terry revint. Il trouva sa mère assise au salon, dans le silence absolu.

« Ça va mon chéri ? ». Visiblement, Terry était nerveux, fâché et ses yeux étaient rouges. « Terry, pourquoi tes yeux sont rouges ? As-tu pleuré ? »

« Je voulais te dire que toi et papa, vous n’avez pas besoin de vous inquiéter à propos d’Alfred ».

« Quoi ? De quoi tu parles », demanda Isabelle, visiblement perdue.

« Je me suis occupé d’Alfred ».

Isabelle se leva et s’approcha de son fils.

« Terry…mon chéri…De quoi tu parles ? »

« Il ne fera plus jamais du mal à Pauline ».

« Terry, non, non, non… rassure-moi que tu n’as pas… »

Isabelle ne put finir sa phrase. Elle se sentit étourdie et ce fut la dernière chose que son cerveau enregistra.

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