ABADIASPORAS…UNE IDENTITÉ DRÔLE.

Il existe une déchirure dans les cœurs d’une partie des Burundais et Burundaises qui vivent à l’étranger. Ce gouffre est le résultat d’une émigration volontaire et involontaire ou d’une expatriation comme les européens installés en Afrique aiment bien dire. Quand un européen va vivre et travailler en Afrique, c’est un « expat » mais quand un Africain va vivre et travailler en Europe, c’est un immigrant. Deux mots lourdement différents qui décrivent une même situation. Édifiant, n’est-ce pas ?

Plusieurs Burundais et Burundaises qui vivent à l’étranger, ou communément et quelque part un peu péjorativement appelés “abadiaspora”, ont une relation assez particulière avec leur pays d’adoption et par la suite avec leur pays de naissance. Ce dédoublement de personnalité forcé est intéressant à plusieurs égards. On parle ici d’identité, un concept qui a plusieurs facettes, niveaux et intensités. L’immortel Amin Maalouf en parle longuement, avec sa plume unique et extraordinaire, dans son chef-d’œuvre, « Les identités meurtrières », que je recommande à toute personne de lire.

La majorité de la diaspora burundaise vit en Europe et en Amérique du Nord depuis plus d’une décennie et certains y ont déjà passé plus de la moitié de leur vie. Je fais partie du dernier groupe. Qui plus est, mon cas est particulier, car dès ma naissance, j’appartenais à deux cultures et deux pays, à savoir la Grèce et le Burundi. Aujourd’hui, je suis un citoyen de 3 pays, dont le Canada, éparpillés sur 3 continents et cette chance énorme m’enchante grandement. Trois nationalités, trois pays, trois cultures, trois langues, que des saintes trinités dans mon cœur et je me considère comme un être infiniment chanceux d’avoir une telle richesse dans mon âme.

Je vois plusieurs de mes frères et sœurs burundais se battre avec hargne à cause de ce changement radical de leur identité qui touche simultanément leurs manières d’être et de penser. Ils parlent une autre langue, vivent dans une nouvelle société, majoritairement blanche, avec ses us et coutumes particuliers. C’est assez déstabilisant, il faut le dire. Après avoir passé une bonne partie de leur vie à l’étranger, à parler une autre langue, à penser autrement, ils sont parfois et légèrement perdus quand ils rentrent au Burundi.

Tout d’un coup, ils sont “les autres”. Ils sont “abadiaspora”. Ils sont mille et une choses qu’ils n’étaient pas le jour de leur départ. De temps en temps, celles et ceux qui vivent au Burundi leur rappellent de temps en temps qu’ils ne sont plus 100% Burundais et Burundaises. Encore une fois, ce n’est pas la majorité qui agit ainsi, mais ça arrive. On leur rappelle qu’ils sont différents, qu’ils ne collent plus à la société burundaise, du moins pas comme avant. Sans oublier que « abadiasporas » sont eux-mêmes différents. Ils s’habillent différemment, ils se comportent différemment et ils parlent différemment. Quoi de plus normal ? Le temps passe et les gens changent, que ce soit au Burundi ou dans n’importe quel autre pays.

Ces Barundi qui vivent à l’étranger, ont acquis une autre manière de penser et d’être, qui est le résultat de leur nouvelle vie et de nouvelles influences. C’est normal. On grandit, on change, on pense différemment, on a une routine spécifique qui va avec la réalité dans laquelle on vit, que ce soit en Europe ou en Amérique du Nord. Parallèlement, les Barundi vivant au Burundi changent aussi. Ils évoluent, le pays et la société ont évolué et rien n’est plus comme avant. Ainsi, on retrouve deux groupes qui sont assez similaires sur plusieurs facettes, mais qui sont aussi différents. Ils parlent la même langue, ils se ressemblent physiquement, ils ont les mêmes habitudes culturelles et traditionnelles, la même religion la plupart du temps, mais ils sont différents pour ces mêmes raisons. 

Donc, les gens se retrouvent dans cette situation épineuse. À l’étranger, dans leur pays d’adoption, ils ressentent de temps à autre, pour ne pas dire tout le temps, leur différence physique et psychologique. À la “maison”, on leur dit qu’ils ne collent plus à la toile peinte par la société burundaise. Et malheureusement, certains se perdent et ont le sentiment de n’appartenir nulle part. Parfois, voir de telles âmes perdues est drôle. Occasionnellement, c’est tragique. Ne pas savoir qui on est, où on appartient, voilà une tragédie qui ne dit pas son nom. Sérieusement, lisez « Les identités meurtrières ». Amin Maalouf est infiniment meilleur que moi et il explique le poids de l’identité d’une manière limpide et concise.

Une fois, j’avais demandé à un pote qui vit en Europe depuis plus de 20 ans, à savoir plus de la moitié de sa vie, s’il défendrait son pays d’adoption, dans l’éventualité d’une invasion étrangère. Il a ricané et s’est exclamé que non. Sachant que les guerres d’invasion ne sont plus d’actualité en Europe au 21ème siècle, à part en Ukraine malheureusement, ce fut intéressant de l’entendre dire qu’il ne s’identifie pas du tout à son pays d’adoption. Je comprends ne pas s’identifier complètement, mais pas du tout ? Je me dis qu’il avait ses raisons pour agir ainsi.

Je lui ai signalé que sa maison est dans ce même pays, que ces enfants sont nés et grandissent encore dans son pays d’adoption et que culturellement, qu’il le veuille ou non, ses enfants sont plus européens que burundais malgré leur peau caramélisée. Un silence suivit mon intervention et il me dit que ma question l’avait légèrement sonné. Nous avons tous les deux rigolé et sommes partis avec des questions existentielles dans nos méninges.

Ainsi va la vie de toute personne émigrée. Les gens appartiennent à deux mondes, qu’ils le veuillent ou non, avec toutes les conséquences heureuses et parfois fâcheuses qui suivent cette appartenance. L’identité d’une personne est faite de plusieurs identités comme disait Amin Maalouf dans son livre. Le mouvement des populations, un phénomène aussi vieux que le monde, fait que notre identité change constamment.

Aux Burundais et Burundaises vivant à l’extérieur, Abadiasporas, vous vivez une situation particulière, il faut l’avouer. Elle n’est point dramatique ou tragique, mais elle peut amener colère, anxiété, confusion, fatigue, etc. Une chose est sûre ; le monde extérieur, aussi imposant qu’il soit, ne saurait définir votre identité. Il n’y a rien dans ce monde qui pourrait vous faire douter de votre « Burundianité », qui est un terme que je viens de créer parce que ça me tente !

Être Burundais et Burundaise se passe dans votre cœur, votre âme et vos gestes. Un papier émis par un gouvernement peut être annulé et l’avis des autres, compatriotes ou pas, n’ont aucune valeur tangible ou intangible. Si je devais me sentir moins Burundais chaque fois qu’une autre personne a mis en doute mon identité burundaise, je serais tout sauf Burundais aujourd’hui.

Finalement, s’identifier à son pays d’adoption n’enlève pas votre identité burundaise. Il n’existe aucune raison de se sentir coupable. Le nouvel amour pour votre pays d’adoption ne diminue aucunement l’amour inné pour votre pays d’origine. On peut avoir deux pays, deux cultures et deux langues dans son cœur et vivre harmonieusement. Cela fait presque 40 ans que je le fais… Et si je peux le faire, qui êtes-vous pour ne pas le faire ?

Enfin, ce n’est que mon humble avis.

Sur ce merci pour votre attention et rappelez-vous que sourire est un cadeau du ciel, alors veuillez sourire autant que vous pouvez et je vous souhaite de passer une bonne journée.

Freeman. B


2 thoughts on “ABADIASPORAS…UNE IDENTITÉ DRÔLE.

  1. Vraiment rien ne m’enleveras ma burundianité comme tu l’as nommé. Ce n’est ni mon identité canadienne qui me fera douter yaho nataye uruzogi. Tu l’as si bien peinturée dans ton texte. Bandanya uduhezagiza ivyiyumviro vyawe. Uragahezagirwa na Rurema.

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    1. Urakoze cane gushima iyi texte iraho. La Burundianité, c’est dans le coeur, tout comme le Canadanisme (nouveau mot bien sûr!). À nous de gérer tout cela harmonieusement. Merci pour ton message!

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